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Jacques Chirac : la mort d’un grand caméléon politique

Jacques Chirac, photographié en 2007
Photo Patrick Kovarik/Pool/AFP Jacques Chirac, photographié en 2007

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Jacques Chirac, mort paisiblement à l’âge de 86 ans, reçoit tous les hommages possibles des deux côtés de l’Atlantique.  

Ancien président de la République, homme de la droite gaullienne sans avoir pour autant la hauteur de Charles de Gaulle, ancien Premier ministre et ex-maire de Paris, l’homme était avant tout un véritable animal politique redoutablement français jusqu’au bout des ongles.  

Capable du pire et du meilleur, ce qui frappait aussi chez-lui était son exceptionnelle capacité à aligner les sincérités politiques successives. En cela, le magazine français Libération a tout à fait raison de le baptiser le «caméléon de la République : «Opportuniste, obstiné, roué, râleur, généreux, conservateur, révolté, inconstant, humaniste... Chirac est un kaléidoscope». À lire en entier, pour mieux en comprendre le détail.  

Il fut aussi le premier président à être condamné par la justice (en 2011, dans l'«affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris»).  

Jacques Chirac, c’était également le grand ami du mouvement souverainiste. Du moins, pour un temps...  

En 1995, alors qu’il était candidat à la présidentielle française, il déclarait que si le Oui l’emportait : «les nations francophones (...) et en particulier la France, devraient être immédiatement aux côtés des Québécois et soutenir et reconnaître cette nouvelle situation». Ce qui, nul besoin de le dire, avait eu l’effet d’une bombe à Ottawa.  

Cherchant à la désamorcer rapidement, le premier ministre canadien de l’époque, Jean Chrétien, s’en était ouvertement moqué.  

Or, le caméléon en Chirac n’était jamais loin. Dans les années qui ont suivi la défaite serrée du Oui le 30 octobre 1995, maintenant qu’il était président de la République, il s’est éloigné clairement du mouvement souverainiste pour embrasser la «grande amitié» franco-canadienne...  

Jacques Chirac, c’était aussi l’homme politique «vedette» en toutes choses. Un vrai showman, comme on dirait ici. Bien avant les selfies de Justin Trudeau, M. Chirac avait compris la valeur inestimable en politique d’une proximité même physique avec l’électorat.  

Les bains de foule, les poignées de mains, les sourires complices, les photos, les tapes sur l’épaule, etc. – il les pratiquait tous comme pas un.  

Par un hasard extraordinaire, j’ai été à même de le voir en action. Récit de ce souvenir mémorable.  

À l’automne 2002, j’étais présente au Sommet de la francophonie à Beyrouth, au Liban. J’étais alors conseillère spéciale du premier ministre Bernard Landry. Étant chargée entre autres choses à son bureau des relations internationales, c’était à ce titre que je faisais partie de la délégation du Québec au Sommet.  

Les participants du Sommet étaient bien évidemment tous à l’intérieur d’un grand périmètre de sécurité dont on pouvait très difficilement sortir.  

Or, un beau matin, je dis à mon adjointe que la chance de voir Beyrouth ne nous reviendra probablement pas deux fois dans nos vies. D’autres pensent la même chose. On trouve donc un moyen pour que nous puissions quitter le périmètre de sécurité pour aller souper «en ville».  

Disons seulement que ce fut réussi (notre retour le soir à l’hôtel fut par contre nettement plus périlleux, mais ça, c’est une autre histoire...)  

En fin de journée, nous sommes parties toutes les deux pour aller souper sur une terrasse de la magnifique place de l’Étoile, d’une beauté tout simplement magique le soir.  

Donc, nous sommes attablées. Il y a plein de monde partout. C’est complètement fou à quel point la Place est bondée.  

Tout à coup, je vois les serveurs et les serveuses de restaurants quitter leurs postes pour se précipiter au beau milieu de la Place. Il y a beaucoup de bruit. Des gens font des gros bye-bye de la main, certains crient leur joie. Bref, ça bouge beaucoup, mais pourquoi?  

Était-ce l’arrivée d’une star de la chanson? Du cinéma? Eh non.  

On se lève pour voir. Et qui s’en vient, tout sourire, entouré littéralement de gens qui lui donnent la main, se prennent en photo avec lui, etc.? Bien oui, c’était Jacques Chirac en personne.  

Nul autre que le président de la République prenait un méga bain de foule, en soirée en plus, avec un bonheur évident. Il était bien sûr entouré de quelques gardes de sécurité, mais tous ceux et celles qui voulaient s’en approcher le faisaient sans problème. Tout un spectacle à voir. Tout un animal politique, en effet.