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Au nom du bon sens: le manifeste de Sonia Mabrouk

Il faut revenir au bon sens

Au nom du bon sens: le manifeste de Sonia Mabrouk

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Par inclination je suis plus tenté d’accorder foi à la masse des travailleurs qu’à cette classe fermée de littérateurs ennuyeux à laquelle j’appartiens. 

G.K. Chesterton 

Sonia Mabrouk est une figure majeure du paysage audiovisuel français. Journaliste et animatrice, elle se distingue par sa capacité à mener des débats de grande qualité qui se tiennent également à distance de la culture du clash et de ce détestable filtre idéologique qu’est le politiquement correct. Non pas qu’elle cherche à transgresser les codes de ce dernier en provoquant pour provoquer: elle avance tout simplement dans en tenir compte, pour se fier à une autre boussole – celle du bon sens, un thème qui lui est cher et auquel elle consacre son plus récent ouvrage.  

Car Sonia Mabrouk veut aussi participer au débat public en son propre nom. Douce France, où est passé ton bon sens? (Plon, 2019) est son troisième livre en trois ans. Dans le premier, elle racontait ses conversations avec sa grand-mère sur le monde tel qu’il ne va pas, alors que dans le second, elle empruntait la forme du roman pour mener à sa manière une enquête sur les enfants de djihadistes. Ici, elle a décidé d’afficher clairement ses convictions, en présentant sa vision du monde contemporain et de ses grands enjeux. En d’autres temps, on aurait dit qu’elle nous explique d’où elle parle et avec quelles lunettes elle voit notre époque.  

Douce France a les allures d’un manifeste, presque d’un programme, tournant autour d’une idée fondamentale: notre époque a perdu la trace du bon sens, «cette forme d’intelligence pratique et intuitive» (p.11) qui permet de s’orienter dans le monde sans l’étouffer sous une grille théorique qui le rend inintelligible en prétendant en systématiser la compréhension. Le bon sens, nous dit Mabrouk, n’est pas l’horizon indépassable de l’intelligence mais la boussole qui lui permet d’éviter les dérives qui surviennent lorsqu’elle se laisse tenter par les spéculations idéologiques. En d’autres mots, l’intelligence doit transcender le bon sens sans jamais l’abolir.  

Paradoxalement, les sciences sociales prétendent aujourd’hui le déconstruire car elles n’y voient qu’une forme de pensée bovine, ce qui n’est pas étranger aux multiples délires dans lesquels elles s’engagent. Dévorées par un fantasme constructiviste, elles accouchent de théories terriblement déréalisées qui deviennent vite autoréférentielles et étrangères à condition du commun des mortels. Cela nous rappelle une phrase célèbre de William Buckley : «je suis obligé de confesser que je préférerais vivre dans une société régie par les deux mille premiers noms de l'annuaire téléphonique de Boston que par une société régie par les deux mille membres du corps professoral de l'Université Harvard». 

Mabrouk se penche sur tous les grands sujets qui traversent aujourd’hui l’espace public. Du rôle des médias, qu’elle voudrait moins militants, à celui de l’école, où elle plaide pour un retour à l’autorité, en passant par l’islam, dont elle souhaite ardemment la réforme, le véganisme, qu’elle assimile à un fanatisme, ou la souveraineté nationale, qu’elle voudrait restaurer, et j’en laisse plusieurs de côté, aucun sujet important n’est laissé de côté. Elle les ausculte, chaque fois au nom du bon sens - d’autres reconnaîtront dans son propos sans que cela ne soit gênant la trace de la philosophie conservatrice. Chose certaine, à la différence de ceux qui construisent leur pensée dans le déni du réel, elle nous invite à y revenir sans sous le signe de la lucidité la plus exigeante. 

Son propos heurtera probablement les bienpensants. Loin de se laisser hypnotiser par la tentation nihiliste des modernes, elle rappelle l’importance vitale de l’enracinement. «Refuser l’homme nu, c’est refuser de se soumettre à une vision du monde guidée par la philosophie – ou plutôt la tyrannie de la table. L’Occident postmoderne n’est pas le paradis que l’on nous a décrit et promis. C’est même exactement le contraire. Rien ne ressemble plus à l’enfer qu’un monde peuplé d’ombres errant derrière un progressisme à tous crins. Comment peut-on penser vivre sans âme? L’âme d’un peuple, d’une terre, d’un pays» (p.19). Les liens invisibles qui unissent les hommes sont les plus importants.  

Tout cela porte à conséquence politiquement. Mabrouk ose ainsi aborder très franchement la question de l’immigration en se montrant sévère envers ceux qui voudraient la transformer en tabou. «Avoir peur que son pays change, que sa culture décline, que son identité se dilue, ce n’est pas être xénophobe – contrairement à ce que propagent les charlatans de la bien-pensance – mais, au contraire, poser les bases d’un vrai débat de société» (p.29). Elle ajoute que «tout pays devrait pouvoir choisir les catégories d’immigration qu’il souhaite tout en acceptant, bien sûr, ceux qui fuient pour des raisons de vie ou de mort» (p.30). Mabrouk ose même écrire que «tout nouvel arrivant [...] doit faire siens les mœurs et les marqueurs identitaires du pays où il veut s’installer et faire sa vie» (p.32). Le rappel de cette simple évidence a aujourd’hui une dimension transgressive. 

Dans le même esprit, revenant sur les turbulences qui frappent l’ordre international, elle se montre très réservée, pour ne pas dire hostile, à ceux qui depuis le début des années 2000, ont poussé les Occidentaux à renverser les régimes qui leur déplaisent, notamment en Irak et en Libye. Les meilleures intentions peuvent engendrer la pire des politiques lorsque la moraline en vient à brouiller le jugement des dirigeants du monde occidental. «Personnellement, nous dit Mabrouk, je ne crois pas à l’universalisme démocratique. Chaque civilisation a ses spécificités, son cadre de pensée, sa culture qui ne peuvent être transposées ni ne sont transposables d’un claquement de doigt» (p.130).  

Cette pensée nous conduit au cœur du livre, qui porte une thèse forte allant au-delà de la simple question du bon sens. Mabrouk se montre ainsi très attentive à la profondeur des cultures, à leur part sacrée, à leur ouverture à la transcendance. Il n’y a pas de culture sans élan spirituel. Dans notre monde violemment matérialiste, qui croit abolir la question de l’identité dans les processus impersonnels de la modernité, Mabrouk s’inquiète de «l’extinction de nos croyances et donc, à terme, de notre civilisation» (p.166). Un monde désacralisé, étranger à la quête de l’absolu, sera un monde jetable, que l’on déconstruira sans gêne, et pour lequel on ne consentira aucun sacrifice. 

La modernité laissée à elle-même nous rend fous. On y revient: l’ouvrage de Mabrouk, qui part de la question du bon sens, la transcende pour nous proposer une méditation sur le devenir de nos civilisations. Nos peuples ne peuvent arracher leurs racines profondes sans se condamner à une déculturation qui les abrutira, en plus de les condamner à l’impuissance. Au nom du bon sens, nous dit Mabrouk, il importe de redonner de la profondeur à notre philosophie politique, sans quoi cette dernière se réduira à un simple discours gestionnaire et technicien étranger à la part existentielle de la cité.  

On lira donc Douce France non seulement pour accompagner Mabrouk dans son parcours intellectuel autour des problèmes de notre temps mais pour situer avec elle la réflexion au meilleur niveau qui soit. Quand la vie publique devient étrangère aux questions fondamentales qui hantent l’âme humaine, au point de confier l’avenir de la cité à une expertocratie déracinée étrangère à la sagesse des peuples, elle trahit l’idéal même de la démocratie. Des deux côtés de l’Atlantique, on ne peut que souhaiter un redéploiement de l’espace public dans cette perspective. Ce ne serait là qu’une authentique manifestation du bon sens.