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Anne-Marie Olivier portée par la créativité

Quebec
Photo Stevens LeBlanc « La création a ceci de formidable qu’elle nous allume de partout : de la tête, du cœur, la curiosité, et c’est là qu’on apprend, qu’on est moins niaiseux, qu’on tente des choses, exprime Anne-Marie Olivier. C’est ça que je trouve le plus excitant dans mon métier, de créer des nouvelles choses. »

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Le pouvoir des histoires, qu’elles soient racontées à travers un roman, un film ou une pièce de théâtre, fascine toujours autant Anne-Marie Olivier, sinon encore davantage au fur et à mesure qu’elle l’explore.

«Je suis encore à genoux devant le pouvoir des histoires», confie la directrice artistique et codirectrice générale du Théâtre du Trident, qui est aussi comédienne, auteure et metteuse en scène.

Se faire raconter une histoire, c’est changer de vie pendant un moment. C’est oublier nos soucis, nos insatisfactions, et même qui on est, pour se projeter dans une autre époque, une autre personne, une autre situation. «Et ça, je trouve ça très beau», dit celle dont les pièces Gros et détail et Venir au monde lui ont valu de prestigieuses distinctions, soit le prix d’interprétation Paul Hébert aux Prix d’excellence des arts et de la culture du Québec et le Masque du public Loto-Québec pour la première, puis le Prix littéraire du Gouverneur général pour la seconde.

Anne-Marie Olivier est de la distribution de la pièce de théâtre Le vrai monde? de Michel Tremblay, présentée au Trident à l'automne 2018.
PHOTO COURTOISIE, STÉPHANE BOURGEOIS
Anne-Marie Olivier est de la distribution de la pièce de théâtre Le vrai monde? de Michel Tremblay, présentée au Trident à l'automne 2018.

Ces dernières années, celle qui est aussi fondatrice et directrice artistique de la compagnie Bienvenue aux dames travaille sur des histoires vraies. Elle rencontre des gens qui lui racontent des épisodes de leur vie, et qu’elle adapte pour le théâtre au gré de son inspiration, en s’efforçant d’éviter de verser dans la simplicité.

Ces rencontres avec des gens déterminants, à ses yeux, lui permettent souvent d’approfondir ses sujets de prédilection : la vie et la mort. «Ce qui m’intéresse à travers ces deux sujets, c’est le sens de la vie. Il y en a pour dire qu’il n’y en a pas, de sens [...] Ça, c’est leur approche, pas la mienne. Moi, j’ai besoin de trouver un sens.»

Tous « les grands chocs qui ne vont pas nous tuer, mais nous transformer » représentent pour elle une importante source d’inspiration. Elle est aussi fascinée par «tout ce qui nous rend beaux ou laids». Elle aborde avec tact des sujets comme la violence conjugale, l’alcoolisme, pour tenter d’en comprendre les causes et explorer toute la complexité de l’être humain.

«Quelque part, l’artiste créateur est comme un sociologue ou un anthropologue : il va à la rencontre de l’autre et essaie de comprendre un peu quelle est la réalité des autres. C’est ça aussi, tous les objets d’art, tous ceux qui concernent le récit, c’est aussi changer de vie pendant un petit bout de temps.»

Pouvoir du jeu

La créativité est un processus qui non seulement fascine Anne-Marie Olivier, mais qu’il faut aussi s’efforcer de cultiver et de transmettre à nos enfants, insiste-t-elle. L’auteure a parfois la chance de donner des cours d’écriture à toutes sortes de gens, étudiants, personnes retraitées et autres, et en 10 minutes, il est possible de créer un personnage et une histoire. «Quand on le fait par le jeu, qu’on dit : t’es pas game de faire ça, tout le monde a quelque chose d’intéressant à dire. Il faut trouver l’angle, l’intérêt, il faut réfléchir un peu, mais par contre, il faut que ça soit mis en place, encouragé, et non pas réprimé.»

Le goût de consommer de la culture aussi se cultive, et ce, avant l’âge de 18 ans, la plupart du temps, souligne-t-elle. «Il faut que ce soit à travers la famille, l’école, des gens qui nous ont influencés, et ça, oui, ça peut se perdre.»

Originaire de Victoriaville, la directrice artistique et codirectrice générale du Théâtre du Trident qualifie Québec de «belle ville pour aller au théâtre et faire du théâtre».
Photo Stevens Leblanc
Originaire de Victoriaville, la directrice artistique et codirectrice générale du Théâtre du Trident qualifie Québec de «belle ville pour aller au théâtre et faire du théâtre».

Dans ses rêves les plus fous, la femme de théâtre imagine d’ailleurs que le Québec se retourne et met de l’avant un espace de création où, dès la petite école, on découvre des œuvres québécoises en tout genre.

L’idée d’un tel espace ne serait pas de faire de tout le monde un artiste, mais des êtres qui pensent, réfléchissent et sont capables de création, soumet-elle. «Dans les années qui viennent, on verra émerger des métiers en tout genre. Comment on va faire pour y accéder ? Je pense qu’en partie c’est par la création, par le pouvoir de la créativité.»

Permission de rêver

Native de Victoriaville, Anne-Marie Olivier a eu la chance de grandir au sein d’une famille heureuse, avec des parents enseignants qui ont su encourager à leur façon sa fibre artistique. Qui « lui ont donné la permission de rêver et d’inventer », une réalité qui a été déterminante pour elle. Chez les Olivier, autour de la table de cuisine, on se racontait nos vies, des blagues, des histoires, et on laissait libre cours à l’imagination. «Tout ça se faisait naturellement, il n’y avait pas d’obligation, raconte-t-elle. Mes parents favorisaient la bonne humeur, la connaissance, le jeu. J’ai eu une grande liberté, j’ai été une enfant libre et aimée.»

L’un de ses oncles, qui adorait lire, lui remettait ses meilleures trouvailles, ce qui a aussi contribué à stimuler son imagination. De Québec, Anne-Marie Olivier ne connaissait pas grand-chose avant de s’y établir pour le Conservatoire d’art dramatique, à part pour y être venue en visite scolaire ou aux fêtes de la Saint-Jean. Elle doit avouer qu’elle nourrissait même un préjugé défavorable, et n’aurait même jamais envisagé la possibilité de s’y établir.

«Souvent, ce qu’on entend, c’est Montréal, Montréal, Montréal, et on en a le goût, et c’est vrai : Montréal est formidable, mais Québec l’est aussi.»

 

 

Au Conservatoire, elle a trouvé le meilleur des deux mondes, puisqu’elle pouvait écrire et jouer. Finalement, elle a construit dans la capitale sa «vie d’artiste», même si elle estime ne pas être très connue du public. Elle peut faire de la création et présenter ses spectacles, ce qu’elle considère comme une grande chance.

Des années plus tard, Québec, elle l’aime d’amour et s’y sent chez elle. «Québec, c’est une belle ville pour aller au théâtre et faire du théâtre.»

Certes, les comédiens de Québec ne l’ont pas facile, certainement moins facile qu’à Montréal, où il y a tout de même plus de possibilités. Aussi, pour bien des comédiens établis dans la capitale, «c’est un combat, une espèce d’acte de foi qui est renouvelé d’année en année [...] Il faut vraiment être passionné et vouloir faire ça.»

La femme de théâtre l’affirme sans détour : il n’y a rien de plus plate que du théâtre plate. «Tout le monde l’a expérimenté. Mais il n’y a aussi rien de plus magique qu’un spectacle qui nous emporte. C’est à travers tout ça qu’on navigue, on essaie toujours de faire les plus beaux, les plus grands spectacles, mais certains sont plus intimes, d’autres plus sombres, ou tout à fait lumineux. C’est vraiment excitant de penser à tous les spectacles qui ne se sont pas encore faits...»

En rafale

Moment magique

L’institution que dirige Mme Olivier depuis sept ans soulignera l’an prochain ses 50 ans. Déjà, son équipe et elle planchent sur les célébrations. «On va essayer de présenter de très grandes productions», promet-elle. Se disant chanceuse des opportunités qui se sont présentées à elle au cours des dernières années, Anne-Marie Olivier estime faire le plus beau métier du monde, grâce auquel elle apprend beaucoup sur de nombreux domaines. «Quand on se laisse porter au fil des créations, on continue à être vif [...], à aller à la rencontre du monde et des autres. Avoir le privilège de s’adresser au public, de prendre la parole sur scène, de discuter, car il faut que ça soit une discussion, une réflexion, quand on propose un spectacle. Il faut avoir quelque chose à dire.»

L’influence de Mouawad

Côtoyer de grands créateurs ou créer des choses nouvelles, c’est une grande chance, estime Anne-Marie Olivier. Elle a notamment adoré travailler avec Wajdi Mouawad, dramaturge et metteur en scène connu, notamment pour sa pièce Incendies. «Cet homme-là est arrivé ici au Trident et a dit : je ne veux pas faire de divertissement, ça ne m’intéresse pas. Je fais du théâtre pour changer le monde, et si ça ne marche pas, je vais réessayer.» Impressionnée par ce grand intellectuel, elle dit avoir beaucoup appris auprès de lui, comme si elle avait ainsi fréquenté une «deuxième école». «Après, il faut se distinguer de nos maîtres.» Elle est également beaucoup inspirée par Véronique Côté, auteure, comédienne et metteuse en scène, tout comme Marie-Thérèse Fortin, une femme très importante dans son parcours.

Révolution numérique

La chance de diriger une institution comme le Trident vient aussi avec le devoir de renouveler certaines formes de théâtre, considère Anne-Marie Olivier, qui souhaiterait que les nouvelles technologies soient davantage utilisées au Québec. «Quand on regarde ce que nos collègues européens font avec ces outils, on est en retard, constate-t-elle. On va devoir s’adapter. On a un devoir à faire pour rendre le théâtre plus actuel.» Elle donne l’exemple d’un théâtre écossais qui propose d’aller voir la pièce en personne ou bien de la suivre sur internet et chatter avec des spécialistes du sujet abordé. «Ce n’est pas la même expérience, mais pour une personne limitée physiquement ou qui habite loin en région, ça peut être intéressant. Il y a encore beaucoup de choses à inventer, et on doit regarder ce qui se fait ailleurs aussi.»

♦ À ne pas manquer ce soir sur les ondes de MAtv à 19 h 30, Le Carnet de Karine, à propos d’Anne-Marie Olivier.