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La théâtralisation politique

La théâtralisation politique
Photo AFP

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Les débats télévisés durant les campagnes électorales sont en quelque sorte une drogue dure pour les accros de la politique, dont les journalistes au premier chef.

Pas étonnant que cette mise en scène des candidats soit magnifiée et sacralisée. À chaque élection, après le premier débat, les confrères annoncent : « La campagne enfin débute ».

Mercredi soir, comme à l’accoutumée, chacun a choisi le gagnant. Personnellement, je trouve que Pierre Bruneau avec son aisance, son expérience, sa fermeté discrète, presque une contradiction dans les termes, s’en est sorti avec la palme d’or, comme on dit à Cannes.

Le perdant était connu d’avance : il s’agissait d’Andrew Scheer. Moins à cause de ses idées, mais parce que pour remporter la victoire, il faut manier la langue avec aisance et fluidité, ce dont il n’est pas capable.

Surprise

La maîtrise du français de Jagmeet Singh a surpris, mais comme il ne risque pas d’être élu premier ministre, le stress a été dans son cas bien inférieur à celui du chef conservateur, qui en perdait ses mots.

Justin Trudeau écorche souvent la langue française. Son vocabulaire est limité et sa syntaxe est parfois défaillante, alors qu’en anglais, il est totalement à l’aise. Mais cela ne l’empêche guère de se bagarrer avec efficacité en français. C’est un bilingue avec une prédominance anglaise, dirait-on.

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Yves-François Blanchet était le vrai gagnant de ce débat des mots. Il incarne l’idéal de Nicolas Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément ». Sa fougue légendaire l’aurait desservi dans ce débat. Car le candidat est avant tout un « outsider », qui a le beau rôle dans cette conjoncture politique fédérale.

Le débat à venir en français sera plus surréaliste avec deux candidats de plus, la chef du Parti vert, qui peine à parler le français, et Maxime Bernier, le libertaire, ce fondamentaliste de droite.

Tactique

Ce nouveau débat ne risque pas d’attirer les foules. Mais si tous les chefs, y compris Andrew Scheer, cible naturelle de Maxime Bernier, réussissent à serrer les rangs face à Justin Trudeau, celui-ci a le plus à perdre. Car sans des gains au Québec, la majorité pour gouverner pourra lui échapper.

Qui aurait souhaité mercredi soir se retrouver à la place de ces politiciens exposés à des attaques déstabilisantes, incapables de dire le fond de leur pensée et peu enclins à admettre la justesse des propos de leurs adversaires ?

Justin Trudeau, détenteur d’un doctorat et d’un postdoctorat en science des apparences, joue dans cette campagne électorale son avenir politique. Il a été élu dans la foulée du ras-le-bol qu’on exprimait contre Stephen Harper. S’il perd l’élection contre la pâle copie de Harper, sa défaite sera d’autant plus humiliante.

S’ajouterait à cela la possibilité que ce soit la remontée du Bloc québécois au Québec qui lui fasse perdre le pouvoir. Cela, par contre, confirmerait son sentiment : les Québécois nationalistes ne chercheraient que la chicane avec Ottawa, devenant ainsi les fossoyeurs de son Canada postnational.