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Les indépendantistes sont-ils racistes? Grand entretien avec Paul St-Pierre Plamondon

Grand entretien avec Paul St-Pierre Plamondon

Les indépendantistes sont-ils racistes? Grand entretien avec Paul St-Pierre Plamondon

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Paul St-Pierre Plamondon, qui s’est fait connaître du grand public en 2016 en se présentant à la direction du Parti Québécois, publiait sur Facebook il y a quelques jours un texte révélant le double discours d’une certaine mouvance qui se réclame de l’antiracisme. Lui qui n’est pas associé à ce qu’on appelle plus ou moins exactement la tendance «identitaire» du mouvement souverainiste y formulait une vigoureuse critique du multiculturalisme canadien. Cela m’a poussé à lui poser certaines questions sur la situation de l’identité québécoise. Il en profite pour revenir sur les accusations de racisme lancées contre Yves-François Blanchet dans le cadre de la présente campagne électorale. 

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MBC. - Paul St-Pierre Plamondon, il y a quelques jours, vous avez publié sur votre page Facebook une critique très sévère de la réaction d’une certaine gauche antiraciste qui s’est montrée bien discrète devant l’affaire du Blackface de Justin Trudeau. En gros, vous lui reprochiez sa discrétion, en ajoutant qu’elle n’aurait jamais été aussi clémente si ce scandale avec touché Pauline Marois, Jean-François Lisée, François Legault, ou n’importe quel autre leader politique. Comment expliquez vous cette discrétion, et est-elle le masque d’autre chose? Croyez-vous que la nouvelle génération «inclusive» ait intériorisé idéologiquement et culturellement le multiculturalisme canadien? 

PSPP. - Il m’apparaît évident que les accusations de racisme et de fermeture sont beaucoup plus fréquentes et véhémentes lorsqu’il s’agit de gestes ou de déclarations d’acteurs indépendantistes ou nationalistes, que lorsqu’il s’agit des gestes d’un acteur fédéraliste. C’est l’une des plus grosses difficultés que j’ai vécu dans mon passage à la politique active à titre de candidat du Parti Québécois. Du jour au lendemain, je devais composer avec des accusations de racisme et d’intolérance pour la seule raison que j’étais désormais au PQ et que je portais une idée de la social-démocratie qui soit universelle, c’est-à-dire où la volonté démocratique de la population génère des lois applicables à tous, sans distinction. Dans les derniers jours, cette tendance à accuser gratuitement les leaders indépendantistes de racisme est devenue caricaturale lorsque ces mêmes groupes d’extrême-gauche dits « anti-racistes » et « inclusifs » , qui n’avaient pas dit un mot dans le cas de Trudeau, ont accusé Yves-François Blanchet de racisme car il référait à la volonté des Québécois, aux points qu’ils ont en commun et à la possibilité de voter pour une option politique qui leur ressemble. Toute évocation d’un nous québécois, de l’existence d’une collectivité québécoise au-delà de l’individu, est désormais l’occasion de traiter les indépendantistes de racistes. 

Comme je le dénonçais dans ma publication Facebook, le multiculturalisme canadien n’est pas fondé sur une citoyenneté égalitaire et universelle, ni sur la lutte au racisme en fait. Il est fondé sur le clientélisme et le service de groupe d’intérêts qui entrent en compétition les uns contre les autres. Justin Trudeau, comme le Parti libéral du Québec d’ailleurs, a passé sa carrière à marchander l’appui de chaque communauté d’appartenance culturelle, religieuse et militante en exaltant leur fierté (il s’empresse d’ailleurs de célébrer avec entrain toutes les fêtes nationales, sauf celle du Québec), en valorisant les différences de chacun au détriment des points que nous avons tous en commun et en octroyant des avantages à ces groupes en échange de leur loyauté. Tout groupe qui ne se conforme pas ou qui critique ce régime clientéliste du multiculturalisme est rapidement accusé d’intolérance ou de racisme.  

C’est ce qui explique qu’à St-Léonard la communauté italienne se batte avec la communauté musulmane suite à l’annonce d’une candidature autre que d’origine italienne, ou encore qu’une candidate de la communauté chinoise tienne des propos authentiquement racistes envers un candidat de la communauté indienne à Vancouver. Ils se battent pour conserver les avantages du multiculturalisme clientéliste, non pas pour une société égalitaire exempte de racisme. Une société qui désire contrer le racisme ne peut pas valider le concept de race en s’adressant aux électeurs en fonction de leur origine ethnique, ou encore pire en les mettant en concurrence les unes contre les autres. 

Le multiculturalisme est un système où la règle s’applique donc en fonction du positionnement politique et médiatique de chaque communauté, ce qui heurte la conception rousseauiste de contrat social qui prévaut au Québec, à savoir que les règles démocratiquement adoptées prévalent en tout temps et pour tous, indépendamment de nos différences individuelles. Ce dogme multiculturaliste heurte également la santé de nos démocraties. La création de microcosmes rend la démocratie presque impraticable car, n’ayant plus de sentiment de destin commun et disposant d’informations très différentes d’une communauté à l’autre, les gens cessent de voter pour le bien commun et s’enferment dans des réalités qui ne se parlent pas. Ceux qui se réclament de la gauche mais qui s’en remettent uniquement au communautarisme, tout en rejetant le nationalisme québécois, s’attaquent ironiquement à la social-démocratie québécoise, car sans sentiment d’appartenance partagé et sans identité commune liée à la nation québécoise qui est l’unité territoriale et sociologique de notre démocratie, on tombe dans du chacun pour soi dépourvu de bienveillance pour les autres qui ne font pas partie de notre communauté restreinte.  

Dans le contexte du Québec, cette dynamique est d’autant plus problématique que le multiculturalisme valorise la fierté nationale de chaque communauté culturelle en même temps qu’il dévalorise sur une base constante le nationalisme québécois, tout comme la différence québécoise. Cela crée un sentiment d’injustice et crée des fossés entre les gens qui n’existeraient pas si l’ordre canadien ne créait pas cette interférence, ces faux conflits de loyauté.  

MBC - Nous assistons aujourd’hui à une américanisation profonde de la culture québécoise. On le voit chez nos élites qui se définissent de plus en plus dans les catégories intellectuelles et sociologiques issues des États-Unis. La racialisation des appartenances en est peut-être le signe le plus inquiétant. Pire encore, le racialisme passe désormais pour un progressisme! De même, la culture populaire est pénétrée de plus en plus par l’empire américain. Vous arrive-t-il de croire que les Québécois sont devenus étrangers à eux-mêmes et qu’ils sont en train de se laisser digérer par l’empire? 

PSPP - Oui, c’est ce que je constate, mais je suis loin de croire que cette tendance soit irréversible.   

A force de laisser cours à la dévalorisation du Québec et de sa différence dans sa conception propre de l’organisation sociale, nous perdons le goût de l’auto-détermination et nous référons à des normes qui nous sont étrangères. Cette tendance est ironique car la doctrine multiculturaliste canadienne, qui prône la différence et la diversité, produit au final une standardisation de la culture américaine (cette standardisation et cette américanisation de la culture est très évidente dans le ROC, qui ne produit pas de contenu culturel propre et s’alimente presque uniquement à même le contenu américain) et l’éradication graduelle de la diversité culturelle et linguistique que constitue la francophonie en Amérique du Nord. La tendance est encore plus ironique lorsqu’on considère que les États-Unis ne sont absolument pas un modèle de paix sociale, ni de prospérité, ni de démocratie. Cette tendance à l’américanisation prend d’ailleurs des formes de rejet de soi-même lorsqu’on voit, dans le choix des prénoms des bébés les plus populaires au cours des dernières années, des prénoms américains (Logan, Tyler, Jayden, etc) prendre de plus en plus de place au détriment des prénoms francophones ou lorsqu’on constate que nos artistes francophones se sentent désormais l’obligation de faire leurs chansons en bilingue. Pour reprendre les propos de la patronne de la CBC Catherine Tait, nous sommes bel et bien devant de l’impérialisme culturel et le Canada ne manque pas une occasion de culpabiliser le Québec lorsque celui-ci tente de s’écarter de cet impérialisme qui standardise présentement le monde entier. 

C’est en raison de ces observations que, dans le cadre de mon rapport Osez repenser le PQ, j’ai beaucoup insisté sur la lutte au racisme et la nécessaire inclusion du plus grand nombre dans le projet de souveraineté du Québec. En effet, les militants anti-racistes d’extrême-gauche, qui importent les théories sociales américaines au Québec pour tenter de nous les imposer, puisent leur source dans une société hautement dysfonctionnelle et tendue, où les inégalités sociales et le racisme sont omniprésents. Les théories racialistes sont extrêmes et parfois haineuses parce qu’elles sont le produit d’une société extrême, tant les injustices sont grandes et le racisme bien réel. Si l’on doit donc dénoncer le caractère étranger et contre-productif des théories américaines qui restreignent la liberté d’expression en fonction de la couleur de peau et ressuscitent le concept de race pour créer des bourreaux et des victimes, il faut également s’assurer que le climat d’injustice sociale dans lequel ces théories ont vu le jour ne prévalent pas au Québec. Notre tolérance envers le profilage racial ou envers les inégalités dans la qualité des écoles m’inquiètent en ce sens. Nous devons viser une société méritocratique où la mobilité sociale est possible peu importe nos caractéristiques individuelles. Le point de départ pour permettre cette méritocratie est le financement adéquat de nos écoles et de nos hôpitaux publics. Or, depuis une vingtaine d’années, nous faisons le contraire, nous créons une société de plus en plus injuste et de ce fait nous nous américanisons et attirons tous les problèmes et les théories extrêmes qui viennent avec ce modèle de société inégalitaire.   

MBC - Au moment de votre course à la direction du Parti Québécois, il y a de cela quelques années maintenant, vous vous désoliez publiquement de la perte de prestige de l’identité québécoise, et vous en appeliez à sa revalorisation symbolique et politique. Ce phénomène s’est-il accentué, selon vous, et que faire pour renverser la tendance? Croyez-vous que le gouvernement Legault, en place depuis un an, contribue à revitaliser la fierté québécoise? Voyez-vous dans la loi 21 une victoire nationale pour le Québec? 

PSPP - Les Québécois relèvent à peine la tête, mais sont encore incertains et déboussolés. Je ne crois pas que la loi 21 soit source de fierté, il s’agit plutôt d’une première réaffirmation du droit des Québécois à s’autodéterminer et elle concorde avec la fin du régime libéral qui a malmené la démocratie québécoise pendant trop longtemps. Qu’on soit pour ou contre la loi 21, l’important est le respect du débat démocratique québécois. La question de la laïcité aurait dû être réglée depuis 10 ans déjà, mais les Libéraux réaffirmaient en boucle aux Québécois qu’ils étaient racistes de vouloir demeurer fidèles à leurs choix de la Révolution tranquille plutôt que de se plier à la doctrine du multiculturalisme canadien. En triomphant de cette confrontation avec le PLQ, les Québécois ont une petite victoire, mais elle vient avec l’évacuation de beaucoup de colère accumulée, ce qui n’en fait pas un débat très constructif ni festif. Pour retrouver notre fierté, ça prendra autre chose de plus rassembleur et de plus porteur, mais peut-être fallait-il redécouvrir notre faculté à s’autodéterminer avant de rêver à plus grand et à plus beau. Les Ecossais et les Catalans ont réussi à rassembler et se donner une fierté à travers la revalorisation de leur culture – il s’agit sans doute d’un sina qua non pour le Québec, car non seulement cette démarche offre une alternative à la mondialisation et la standardisation culturelle que je viens de décrire, mais elle permet de célébrer ce qui nous rassemble.  

MBC - Votre parcours intellectuel est paradoxal. Vous vous êtes rallié à l’idée d’indépendance au moment où globalement, les Québécois l’ont largué, comme s’ils voulaient passer à autre chose. Je me permets une question personnelle: vous n’êtes pas né souverainiste, vous venez du camp fédéraliste. Comment êtes-vous devenu souverainiste? Croyez-vous que les Québécois ont durablement largué le projet souverainiste ou est-il possible d’y ramener les Québécois et si oui, de quelle manière? 

PSPP - Durant les années Charest, c’est la lutte contre la corruption et la culture du mensonge qui m’a amené à m’impliquer comme chroniqueur et comme activiste. Or, quand on choisit le service de la vérité, on sait où ça commence, mais on ne sait pas où ça finit. On ne contrôle pas les circonstances non plus. Au fil des années, notamment en travaillant comme avocat dans les poursuites découlant du scandale des commandites et en constatant que le gouvernement Charest était essentiellement le camp du Non de 1995 qui utilisait les mêmes techniques de corruption de l‘Etat québécois pour garder le contrôle et mater le mouvement souverainiste, je suis devenu graduellement indépendantiste, même si ça vient avec son lot de difficultés sociales et professionnelles – disons qu’on ne choisit pas le camp indépendantiste pour accélérer sa carrière et ses revenus.  

Cette culture du mensonge et la stratégie d’intimidation du camp indépendantiste par le camp du non a blessé profondément ceux qui se battent depuis plus de 40 ans pour la liberté des Québécois. Mon arrivé au Parti Québécois en est un exemple. Méfiants, les militants du PQ n’ont pas été tendres à mon égard au début de la course à la chefferie, ils souhaitaient des preuves de ma conversation indépendantiste alors que je pense représenter ce que l’on souhaite pour l’indépendance : additionner et relancer. Aujourd’hui, je ne suis plus orphelin politique. J’ai été adopté par des femmes et des hommes qui sont du bon monde et avec qui l’histoire a été terriblement injuste.  

Pour ce qui est des chances du projet indépendantiste de revenir en force, je pense qu’il est inutile de faire des pronostics. On le sait, les électeurs sont de plus en plus volatils. En 2012, une majorité de jeunes portaient le PQ au pouvoir. En 2014, c’est l’inverse, ils se sont tournés vers le PLQ et en 2018, le Québec s’est tourné vers la CAQ. L’indépendance du Québec est une question de justice et de vérité qui transcende les conjonctures, que les sondages soient favorables ou non. J’ai vécu dans plusieurs pays dans ma vie et il ne fait aucun doute dans mon esprit que les Québécois ont droit à vivre normalement chez eux comme tous les autres peuples, et non sous la tutelle colonialiste d’un régime qui lui est étranger. Ce n’est pas seulement une question de justice et de vérité, c’est aussi une question de viabilité du Québec francophone à long terme. Les choses peuvent bouger vite, le mieux qu’on peut faire est suivre la maxime bien québécoise de L.J. Papineau : fais ce que doit, advienne que pourra.