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Monsieur Legault, s'il vous plaît, aidez-nous

L’urgence historique à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui et dont on ne parle désespérément pas assez.

Monsieur Legault, s'il vous plaît, aidez-nous
Photo Agence QMI, Simon Clark

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Monsieur le Premier ministre,  

  

Si j’ai l’impudence de m’adresser directement à vous par la voie de mon humble tribune, c’est pour tenter de porter plus vivement à votre attention l’urgence historique à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui et dont on ne parle désespérément pas assez.  

  

Partout au Québec, les maisons, les églises et les édifices tombent comme des mouches et on nous répète que ce n’est pas le temps de nous préoccuper de notre patrimoine, parce que la crise est ailleurs. Parce qu’il y a le climat, le recul du français, la laïcité, la décrépitude de nos écoles publiques, de notre système de santé et de tellement d’autres choses.   

  

Je comprends que l’état de nombre de ces dossiers résulte d’une négligence monstrueuse, qui dure depuis maintenant des décennies, et que c’est vous qui vous retrouvez avec le brûlot aujourd’hui. Si je peux me figurer l’immense complexité de la situation dans laquelle nous sommes plongés, je ne peux cependant m’empêcher de me demander à quel moment exactement nous avons collectivement perdu l’aptitude de voir à plusieurs choses à la fois?  

  

J’observe qu’il y a dehors des centaines de Québécois investis par l’envie et le devoir de s’impliquer, de protéger et de faire vivre notre culture et notre histoire, dont je suis. Des centaines de gens comprenant et portant en eux l’importance de ne pas laisser les témoins de tout ce que nous avons été être rasés pour le grand bonheur des promoteurs immobiliers. Mais pour ça, nous devons être soutenus par ceux qui sont responsables de la Nation. Par vous et vos gens, monsieur le Premier ministre.  

 

Nous devons cesser de n’être relégués qu’au rang d’hurluberlus dérangeants, qui refusent de vivre dans le présent, car c’est ce qui colporte la rumeur tenace qui veut que les Québécois n’ont que faire de leur patrimoine. Sauf que, plus ça va, plus je constate que ce n’est pas que les Québécois s’en fichent au premier degré, mais qu’ils sont impuissants face à ceux qui distribuent des permis de démolition comme on joue à la roulette russe. Face aux villes et aux municipalités qui se déchargent de leurs responsabilités à l’égard de notre héritage parce que, de toute façon, les subventions substantielles sont trop rares, trop compliquées et trop longues à obtenir. Le Québécois moyen n’a pas ce qu’il faut dans son bas de laine pour se porter à la rescousse de son patrimoine, mais ça ne veut pas dire qu’il est insensible face à sa disparition ou qu’il n’a pas d’idées pour le sauver. Mais d’abord, il faut nous rendre à l’évidence : qu’importe les mesures déjà existantes, elles sont gravement insuffisantes et le temps presse.  

  

Nous ne demandons pas aux gens de tous devenir des passionnés, des férus ou des spécialistes. Ce n’est pas le point et nous n’avons pas besoin que tout le monde le soit pour faire ce qu’on a à faire. Tout ce dont nous avons besoin, c’est de l’appui du gouvernement et de la reconnaissance des expertises, des connaissances et des capacités de ceux qui, non seulement attendent de pouvoir protéger adéquatement notre héritage matériel, mais surtout de lui redonner vie et de lui offrir toute sa pérennité.   

  

Car tellement d’autres après nous voudront, eux aussi, savoir d’où ils viennent et, ultimement, qui ils sont. Et ça, ça ne s’apprend pas que dans les livres, mais en y étant exposé et en vivant au cœur dudit patrimoine, car son tout premier rôle est de nous enseigner qui nous avons été jusqu’ici pour nous permettre ensuite de déterminer ce que nous voulons être et devenir.   

  

Cette ère de destruction massive, je la perçois comme l’ultime assaut de la lointaine, mais non moins vivante, Conquête et de la lugubre et légendaire patience de ses ambitions assimilatrices. Et cette effarante rapidité avec laquelle on est en train de nous mettre architecturalement à terre, ce qu’elle me dit, c’est que, quelque part, il y a des gens parfaitement conscients que nous n’avons pas encore pu tirer toutes les connaissances de ce qui subsiste encore et qu’il s’agit là d’une superbe aubaine pour nous en priver définitivement, pendant qu’on regarde ailleurs.  

  

Ainsi, chaque fois que la pelle passe, arrache et rase un de nos précieux vestiges, c’est toujours un peu plus de nous, de notre identité, qui s’en va. Si on se compare avec ailleurs dans le monde, nous avons très peu de reliques de notre passé et nous en avons déjà perdu beaucoup. Nous ne sommes pas une nation millénaire, mais ça ne veut pas dire que parce qu’ils sont moindres en quantité, qu’ils le sont en importance, en informations et en valeur.   

  

Sans doute me dira-t-on que, même si c’est important et qu’il y a urgence, comparativement à tout le reste, ce l’est nécessairement moins. Et c’est précisément ici que j’aimerais attirer notre attention à tous.   

  

S’il n’y a plus rien pour attester de qui nous avons été, en quoi nos présentes luttes pour notre langue et notre laïcité, pour ne nommer que celles-ci, peuvent-elles demeurer valables? Comment justifier notre légitimité au titre de peuple fondateur si plus rien ne témoigne de notre passage et de tout le chemin que nous avons parcouru? Si disparaissent les preuves de la particularité de nos méthodes, de nos personnalités, de nos rapports et de nos échanges? Enfin, comment penser renouer avec notre histoire, et surtout y intéresser nos jeunes, si on la laisse s’effacer au profit de tours à condos anonymes (et hideuses)?  

  

En attendant, comme je le disais, nous sommes des centaines, jusque dans les coins les plus reculés du territoire, à être prêts, à déborder d’idées, de solutions et d’ardeur créatrice. Alors, monsieur le Premier ministre, s’il vous plaît, faites quelque chose. Aidez-nous à aider le Québec et mettez fin à ce carnage, avant qu’il ne soit trop tard. Vous seul pouvez le faire. C’est votre privilège pour nous avoir inspiré une telle confiance.   

  

Mes salutations les plus sincères,  

  

Une citoyenne profondément inquiète pour le patrimoine de la Nation québécoise.