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D’entrepreneur à empereur de l’agroalimentaire

Dans une nouvelle biographie, Lino Saputo raconte sa voie vers la réussite

Lino Saputo
Photo Ben Pelosse Lino Saputo profite bien de sa retraite, mais suit toujours d’un œil attentif les affaires de l’empire familial.

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L’histoire couronnée de succès de Lino Saputo est unique, mais son parcours est semblable à celui de tant d’immigrants, prospères dans leur pays d’origine, mais forcés à repartir de zéro, une fois au Canada.

Même s’il est à la retraite depuis 2017, c’est dans son bureau du siège social de l’empire agroalimentaire qui porte son nom que l’homme d’affaires italo-canadien a reçu Le Journal cette semaine. Il souhaitait présenter son plus récent bébé : sa biographie, Lino Saputo, entrepreneur, rédigée avec la collaboration de John Parisella.

L’ouvrage retrace les grands pans de sa vie et de celle de sa famille, de l’Italie de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à l’entrée de Saputo inc. en Bourse, en 1997, en passant par les débuts modestes de la société, ses acquisitions aux États-Unis et en Australie dans les années 1990 et 2000, et les autres activités de la famille, comme l’Impact.

« Ç’a commencé très modestement avec 500 $ et un bicycle, avec mon père, ma mère et moi », lance avec un sourire M. Saputo, président et chef de la direction de Saputo inc. pendant 63 ans.

Lino, son oncle Paolo, son frère Franco et ses parents
Giuseppe et Maria, une semaine avant le départ de son père pour le Canada, 1950. 
Photo d'archives
Lino, son oncle Paolo, son frère Franco et ses parents Giuseppe et Maria, une semaine avant le départ de son père pour le Canada, 1950. 

En 1957, quelques années après la fondation de Giuseppe Saputo e Figli (et fils), d’autres membres de la famille – ses frères et sœurs – se joignent à l’entreprise et deviennent actionnaires. La compagnie connaît ensuite une croissance fulgurante grâce à l’appétit grandissant des Canadiens pour le fromage et la pizza. Les revenus passent de 163 000 $ en 1960 jusqu’à 57 millions en 1981, au moment où la plupart des frères et sœurs de M. Saputo délaissent à sa demande leurs fonctions dans l’entreprise, mais demeurent actionnaires.

L’entrée en bourse

Avec la réorganisation du début des années 1980, l’autre moment clef dans l’histoire de Saputo, c’est l’entrée en Bourse, en 1997, explique le patriarche.

« Je craignais alors que mes frères et sœurs, si quelque chose m’arrivait, reviennent pour reprendre les affaires. Mais la compagnie avait changé énormément depuis leur départ. Entrer en Bourse nous a permis d’assurer la continuité de l’entreprise, sa croissance, et de meilleurs jours pour ma famille et moi. »

L’usine originale de Saint-Michel que la société a occupée dès 1957.
Photo d'archives
L’usine originale de Saint-Michel que la société a occupée dès 1957.

Le chiffre d’affaires avait grimpé à 450 millions $ en 1997, et aujourd’hui il avoisine les 15 milliards $. « Tout le monde dans la famille Saputo a profité de l’évolution de l’entreprise », se félicite-t-il.

Le thème de la famille revient d’ailleurs tout au long de la discussion. Le livre lui était avant tout destiné, ainsi qu’aux employés de la compagnie, son autre famille, explique-t-il. Ce n’est que plus tard qu’il se serait laissé convaincre de publier le texte aux éditions Les Presses de l’Est.

« J’ai voulu publier parce que c’est une histoire qui peut inspirer les nouveaux arrivants. J’y donne des conseils aux gens qui souhaitent se lancer en affaires, et rappelle que la vraie valeur de la vie, ce n’est pas l’argent. L’argent c’est bien d’en avoir, mais si l’argent nous change, on est mieux de ne pas en avoir. Je connais beaucoup de gens qui ont eu beaucoup de succès et fait de l’argent, mais ça les a changés. »

Extrait

Lino Saputo
Photo courtoisie

Quand je fais le bilan de ma vie, je constate que ma jeunesse n’a pas été remplie de loisirs et d’aventures variées, contrairement à beaucoup de gens. J’ai effectué assez abruptement la transition de l’enfance à la vie adulte. Je voulais tant faire plaisir à mes parents et les rendre heureux que je n’ai pas pris le temps de me construire une vie plus équilibrée et de penser simplement à moi. Ai-je des regrets ? Pas vraiment. [...] Certes, j’ai commencé les Fromages Saputo pour mon père, qui était fromager, pour lui permettre de pratiquer le métier qui le rendait heureux et fier quand il était en Italie. Mais si j’ai réussi, c’est surtout parce que je faisais ce que j’aimais.

Lino Saputo dans ses propres mots

À l’occasion du lancement de sa biographie Lino Saputo, entrepreneur, Le Journal est allé à la rencontre de celui qui a fondé et dirigé pendant près de 63 ans l’entreprise qui porte son nom.

Beaucoup de gens l’ignorent, mais l’appétit des Québécois pour la pizza a joué un rôle important dans votre succès.

Quand je suis arrivé au Canada en 1952, je travaillais dans une charcuterie. Mon père avait été fromager en Italie. En me promenant dans les épiceries italiennes de Montréal, j’ai vu qu’il manquait les fromages. Les Italiens entraient alors par milliers tous les mois à Montréal. Vers le milieu des années 1950, la pizza avait gagné en popularité aux États-Unis, puis au Canada. Alors j’ai commencé à alimenter toutes les nouvelles pizzerias qui ouvraient ici. Toutes les personnes qui étaient de bonne volonté, je les encourageais à ouvrir des pizzerias ! Moi, ça m’aidait à écouler mon fromage. Et ça aidait l’économie québécoise.

En 63 ans d’affaires, quel a été votre meilleur coup ?

Celui d’être parvenu à faire passer une compagnie familiale modeste comme la nôtre au stade de compagnie importante, puis de multinationale, et tout ça sans faire de mal à personne, que ce soit parmi ma famille ou mes employés. Je suis aussi très fier de l’achat de Stella Foods, en 1997. Ça a été pour moi un coup de maître, de prendre une compagnie perdante et d’en faire une compagnie gagnante ! Cette entreprise de l’Illinois faisait plus du double de notre taille en matière d’installations, de chiffre d’affaires et d’employés. Nous frappions un grand coup.

Quel est le rôle du Québec dans votre réussite ?

Pour moi, ça a été la terre propice, la terre d’opportunité. Je dois énormément à Montréal, au Québec et au Canada. C’est ici que j’ai pu réaliser mon rêve de relancer mon père en affaires, et prospérer. Le Québec est une terre d’opportunité. Il y a eu peu d’obstacles et j’ai eu la possibilité de réussir. Alors la clef c’est la détermination et le travail.

Avez-vous des regrets ?

Des erreurs, on en fait tout le temps. On est humains. L’important c’est de les corriger immédiatement. Je n’ai pas commis de grosse gaffe. Mais il faut savoir se regarder dans le miroir et être honnête avec soi-même. Je ne suis pas une prima donna !