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Louise Turcot : sans compromis

Louise Turcot
Photo Agence QMI, Mario Beauregard Louise Turcot

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Dès l’âge de 12 ans, Louise Turcot a su qu’elle était destinée au métier d’actrice. Un choix qu’elle n’a jamais remis en question. La sortie de son livre «Lettres à une jeune comédienne», dans lequel elle a compilé ses souvenirs et ses conseils, a été l’occasion de revenir sur son parcours, où vie personnelle et vie professionnelle n’ont pas toujours été faciles à concilier.

Madame Turcot, qu’avez-vous au programme sur le plan professionnel?

Je me prépare à jouer avec mon mari (Gilles Renaud) au printemps prochain, dans une pièce à deux personnages. «À quelle heure on meurt?», qui est un collage de textes de Réjean Ducharme, sera présentée au Théâtre de Quat’Sous. Ce sont deux adolescents qui seront joués par deux personnes âgées. Il y a aussi la parution de mon livre, «Lettres à une jeune comédienne».

Cet exercice d’écriture vous a-t-il permis de revisiter votre carrière, de vos débuts à aujourd’hui?

Oui, mais j’ai aussi essayé d’y apporter une touche autobiographique. J’ai débuté en 1965. Bien des choses se sont passées depuis. C’est un livre qui s’adresse non seulement aux jeunes comédiennes, mais aussi à celles qui rêvent de le devenir. Je tenais à leur dire qu’on peut réussir sans jamais passer par une école de théâtre, mais une formation professionnelle aide beaucoup si on souhaite une carrière à long terme.

Votre ouvrage a le mérite d’intéresser même ceux et celles qui ne souhaitent pas faire carrière dans le domaine du jeu...

Je voulais qu’il puisse intéresser tout le monde. Chacun peut y prendre ce qui lui convient. On m’avait souvent proposé d’écrire ma biographie, mais ce n’était pas un exercice qui m’attirait.

Dans quel contexte avez-vous choisi d’être actrice?

J’ai eu le coup de foudre pour ce métier lorsque j’étais enfant. J’avais déjà des dispositions. J’étais dans un couvent dirigé par des religieuses où on insistait sur la langue française et les arts. J’étais timide dans la vie, mais pas quand il était question de monter sur scène. La première fois que j’ai vu une pièce de théâtre, j’ai eu la piqûre. J’avais 12 ans. C’était précieux d’avoir un but, une passion, et je n’ai jamais changé d’idée. J’avais déjà dit à ma mère que je voulais être médecin, religieuse, missionnaire. Ma maman avait compris que je voulais faire du théâtre.

Votre choix de carrière a-t-il été bien perçu?

Mon père était un libre penseur. Ça ne le dérangeait pas. Ma mère souhaitait que je sois heureuse dans la vie. Ce qui l’inquiétait, c’était que je n’arrive pas à gagner ma vie. Je n’ai ni frère ni sœur. J’ai été élevée par ma mère et ma grand-mère. Je vivais dans un petit cocon. À 16 ans, l’amour s’est mêlé de tout cela. Je suis tombée amoureuse d’un garçon beaucoup plus âgé que moi. J’ai décidé de quitter mes études classiques pour faire mes auditions au Conservatoire. Ma mère était dans tous ses états!

Parce qu’à titre de fille unique, vous étiez le projet de sa vie...

En effet. Elle a même appelé mon père, alors que mes parents se détestaient! Ils étaient séparés depuis que j’étais toute petite. Il était temps, selon elle, que mon père s’occupe de moi, parce que je voulais devenir actrice et me marier avec un homme qui avait 15 ans de plus que moi. J’ai eu droit à un repas avec mon père. Lui et moi, nous nous voyions deux fois par année. Il n’avait jamais manifesté trop de sentiments paternels à mon égard, je savais qu’il allait s’en foutre! Ç’a été bref. Il m’a demandé si j’avais des chances de réussir et j’ai dit oui. Puis, il a dit qu’au sujet de l’autre projet...

Celui qui concernait votre amoureux?

Oui. Ce garçon voulait vraiment m’épouser. Mon père a proposé que je vienne vivre avec lui, mais à une condition: que je ne me marie pas et que dans les trois mois à venir, je rompe avec mon amoureux. Je suis allée vivre chez mon père et j’ai mis fin à ma relation. J’ai découvert une vie complètement différente de celle que j’avais avec ma mère. À 16 ans, j’ai découvert la littérature, la musique, puis le vin et l’alcool... 

Vous étiez en quelque sorte libérée de l’attention de votre mère?

Oui. C’est pour cette raison que j’ai eu trois enfants. Je ne voulais pas d’un enfant qui soit seul. C’est trop dur d’être enfant unique. Les gens me disent que j’étais chanceuse, que je n’avais pas à partager avec les autres. Je leur réponds toujours: «Mais j’avais toute l’attention de ma mère!» C’est lourd! Elle avait toujours les yeux braqués sur moi.

Vous évoquez un passage plutôt touchant où votre fille a eu des ennuis de santé alors que vous étiez sur scène et qu’il vous fallait respecter votre engagement...

Il nous faut être sur scène, quoi qu’il arrive. Ç’a été affreux! J’ai raconté ce passage non pas pour faire pitié, mais pour que les gens comprennent que nous ne sommes pas des robots: la vie privée et la vie professionnelle sont très intimement entrelacées. Je parle beaucoup des enfants et des grossesses, parce que ç’a été tellement important dans mon métier. J’ai tellement appris à travers tout cela! Aujourd’hui, je regarde jouer mes petites-filles et ça me fascine. Elles ont une imagination débordante! Elles en ont plus que les enfants de ma génération, qui ont été élevés en se faisant dire de se taire. Il y avait beaucoup de règles et de contraintes... mais j’en ai bousculé plusieurs! (rires) Ma mère disait que je disais toujours oui à ce qu’on me demandait, mais que je n’en faisais qu’à ma tête! (rires)

Vous racontez aussi la période où vous jouiez au théâtre le soir tandis que, le jour, vous accompagniez votre mère vers la mort.

Oui, ç’a été une période très particulière. Elle l’a été à cause du personnage que je jouais. Elle était en phase terminale et je m’étais fait raser la tête pour mon rôle (en 2006, sa performance de jeu dans la pièce «Wit», dans laquelle elle incarnait Vivian Bearing, une professeure d’université émérite qui fait face à un cancer des ovaires, lui a valu un prix, NDLR). J’allais voir ma mère, qui refusait que je retire ma tuque quand j’allais la visiter. Elle craignait qu’on pense que j’avais le cancer. Tous les jours, elle me demandait: «Mais comment on fait pour mourir?» Et je lui disais: «Je l’ignore... Je ne sais que faire semblant...»

Que pensez-vous du fait de vieillir dans ce métier?

C’est terrible et ça ne s’améliore pas! Il n’y a pas de femmes de mon âge à la télévision. Avec la chirurgie esthétique, les grands-mères sont de plus en plus jeunes. Dans ce contexte, je dois jouer les arrière-grands-mères! (rires) Je vais avoir 75 ans. Je suis grand-mère huit fois. À la télévision, la grand-mère a 50 ans et elle est «botoxée». Nous, les acteurs, nous ne rêvons pas de retraite, nous rêvons d’un petit tournage ici et là. Ce n’est pas nécessaire d’avoir toujours un premier rôle. Mon chum est privilégié: c’est un homme... Les hommes plus âgés ne sont pas toujours des grands-pères, ils peuvent être des présidents de compagnie. C’est fou le charme qu’ils ont en vieillissant! (sourire)

«Lettres à une jeune comédienne» est publié chez VLB éditeur. Louise Turcot présentera, avec Gilles Renaud, «À quelle heure on meurt?», du 14 avril au 9 mai 2020, au Théâtre de Quat’Sous (quatsous.com).