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Pourquoi lui ?

Anna et l’enfant-vieillard
Photo courtoisie Anna et l’enfant- vieillard Francine Ruel, Libre expression, 200 pages, 2019

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Que faire quand son enfant, adulte depuis longtemps, vit dans les rues sans chercher à s’en sortir ? Que penser quand on est la mère de cet enfant-là ?

Le nouveau roman de Francine Ruel frappe avant même de l’avoir lu parce que l’histoire particulière qui y est racontée est tirée d’un pan jusqu’ici méconnu de la vie de la comédienne-écrivaine.

Le lancement de son livre a été l’occasion de lever le voile sur la réalité de son fils itinérant et de son désarroi de mère. Mais Francine Ruel a aussi expliqué en entrevue que cet Anna et l’enfant-vieillard est un roman.

De fait, il y a là un travail d’écriture qui va au-delà du témoignage brut, fait ressentir les non-dits. Une création d’images fortes, telle cette première phrase marquante : « J’ai besoin de faire le deuil d’un enfant vivant. »

Un enfant qui a... 42 ans. Il faut l’avoir en tête, car on est toujours surpris quand la précision revient au fil du récit. Parce qu’il n’est pas question dans ce livre des errances de l’adolescence, thème maintes fois exploité, mais bien d’un mal-être sans nom et qui perdure loin dans l’âge adulte.

Ce que Francine Ruel parvient à nous faire voir, c’est l’immense décalage entre la tête et le corps : l’irresponsabilité de l’enfance sous la peau d’un homme qui prend des rides et des cheveux blancs. Le titre de son roman prend tout son sens.

L’histoire est racontée par Anna, la mère, qui a tout fait pour aider son Arnaud, qui vient en plus d’une famille sans histoire. Les deux chapitres où l’enfance puis l’adolescence du garçon sont résumées par la liste de tout ce à quoi il a eu droit — des risettes, des balades, une famille aimante, une grande bibliothèque, des voyages, etc. — sont particulièrement efficaces.

Labyrinthe

Sauf qu’Arnaud a été victime d’une agression gratuite alors qu’il était encore tout jeune homme. Violemment battu, il a été à deux doigts d’en mourir. Il avait été choisi au hasard par des jeunes en mal de faire du mal...

Après, plus rien n’a été pareil. Pourtant, Anna fait tout pour le soutenir : pourquoi alors son fils n’arrive-t-il à se raccrocher à rien ?

Sa mère revisite donc la vie de son enfant, décortique sa personnalité, y retrouve ce qui le rend attachant. Elle rebrasse ses espoirs à elle aussi.

Et sa gêne.

Pas le goût de parler de son Arnaud trentenaire et itinérant quand les amis demandent des nouvelles après avoir vanté ce que leurs propres enfants deviennent. Pas le goût surtout d’entendre les conseils de tout ce beau monde !

Les chapitres, courts, se succèdent entre retours en arrière et moments des temps présents où Anna va chez sa psy, mange avec son fils, cherche des ressources pour lui, craint de le croiser en ville...

Ça crée un labyrinthe dont on ne peut s’extirper. Francine Ruel a bien su dessiner l’enfermement d’un tandem à jamais lié.