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«Croc fendu»: le premier roman de Tanya Tagaq

Tanya Tagaq
Photo courtoisie, Vanessa Heins Tanya Tagaq

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Avec ce premier roman, la chanteuse inuite Tanya Tagaq nous ouvre les portes d’un monde qu’on connaît trop peu.

La feuille de route de Tanya Tagaq est franchement impressionnante. En plus d’être mondialement reconnue en tant que chanteuse de gorge – au cours des prochains jours, ses fans européens auront d’ailleurs la chance de l’entendre en Belgique et en Lituanie –, cette artiste originaire d’Ikaluktutiak, au Nunavut, a collaboré avec Björk, composé plusieurs albums et a régulièrement été finaliste aux prix Juno dans la catégorie « Enregistrement autochtone de l’année ». Avec Animism, son quatrième album, elle a même remporté en 2014 le prix Polaris. Mais ce n’est pas tout. Dans ses temps libres, Tanya Tagaq n’hésite pas à sortir son appareil photo ou ses pinceaux pour peindre huskys, enfants inuits et paysages du Grand Nord canadien. Un tableau qu’elle a tout récemment complété avec Croc fendu, son premier livre. Qu’elle dédie aux femmes et aux filles autochtones disparues ou assassinées, ainsi qu’aux survivants des pensionnats.

« C’est un livre que j’ai pris plaisir à écrire et que je ne pensais pas publier, explique Tanya Tagaq, qu’on a pu joindre chez elle, à Toronto. Je tiens un journal depuis que je suis en septième année et certaines des histoires qu’on trouve dans Croc fendu sont très anciennes. Les autres, je les ai écrites pendant que j’étais en tournée et à un moment, les amis avec qui j’étais les ont lues. Ils ont tous dit que c’était très bien, mais je ne les croyais pas vraiment. Ce n’est que lorsque les gens des Éditions Penguin ont aussi dit que c’était bien que j’ai commencé à le croire... »

Une vue de l’intérieur

Tout comme Tanya Tagaq, la narratrice de Croc fendu a vu le jour au Nunavut. « Il y a effectivement beaucoup d’éléments autobiographiques dans ce livre, ajoute l’artiste. Certains sont vrais à 100 %, d’autres ont été embellis, et d’autres inventés. Pour chacun d’eux, ça sera aux lecteurs de deviner ce qu’il en est ! »

<b><i>Croc fendu</i></b><br />
Tanya Tagaq <br />
Aux Éditions Alto, 208 pages.
Photo courtoisie
Croc fendu
Tanya Tagaq
Aux Éditions Alto, 208 pages.

Sa narratrice, dont on ne connaîtra finalement jamais le nom, nous racontera par bribes sa jeunesse passée dans une petite ville de l’Extrême-Arctique : sa maison à 15 mètres de l’océan, les longues marches dans la toundra, la chasse aux lemmings, l’école qui ne ferme qu’à -50 degrés, le chahut des ivrognes à la fermeture des bars, la sirène qui retentit à midi et à 22 h pour annoncer le couvre-feu, les cigarettes fabriquées avec de vieux mégots éventés, les aurores boréales, sa meilleure amie (surnommée « Monstre à batteries » !), le sniffage de butane ou d’essence dans des bâtiments désaffectés, le pouvoir des esprits, la musique country à tue-tête, les séances d’intimidation après les classes, le pensionnat, sa tentative de suicide.

« Une grande partie des textes publiés sur le Nord ont été écrits par des observateurs, par des personnes venues de l’extérieur, précise Tanya Tagaq. Ce livre a donc été pour moi l’opportunité d’offrir aux gens une perspective qui venait cette fois de l’intérieur. Notre peuple étant nomade, notre culture a toujours été essentiellement orale. Avant, il y avait ainsi des gens qui en perpétuaient les traditions et les croyances spirituelles. Mais tout ça a été perdu à cause de la colonisation, puis à cause de notre entêtement à vouloir en protéger les notions. “Ne dites rien aux autres, mieux vaut garder pour nous tous les détails de nos histoires !” »

Tanya Tagaq ne le cache pas. Avec Croc fendu, elle a tenu à dénoncer la façon dont les Inuits avaient presque été forcés de perdre leur mode de vie et leur lourd bagage de connaissances ancestrales. « Après nous avoir relocalisés, le gouvernement canadien a essayé d’effacer notre culture et notre langue en envoyant les enfants autochtones dans des pensionnats afin qu’ils s’assimilent à la culture occidentale, souligne-t-elle. C’est un processus diabolique qui se produit partout autour du globe et qui conduit bien des gens à la mort. »

Le pouvoir des mots

Mais point de longs discours enflammés. Tanya Tagaq a plutôt privilégié la poésie en glissant entre les chapitres des fragments lyriques souvent très intimistes. « Pour moi, ç’a été la partie la plus intéressante. Il y avait parfois des mots qui me trottaient dans la tête et tout d’un coup, j’avais un poème qui surgissait de nulle part ! Cela dit, publier ce livre m’a quand même fait un peu peur. Avec la musique, je peux me séparer de l’audience. Mais l’écriture est quelque chose de beaucoup plus intime et ne pas savoir ce que les gens allaient en penser m’effrayait. Je travaille présentement sur un nouvel album et il faut aussi que je me remette à peindre. Mais un jour, peut-être, je vais écrire un autre livre. »