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Joker: tout ça pour ça?

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En fin de semaine, on est allé voir Joker en famille. Après deux heures dans une salle obscure, à regarder un homme tuer six personnes, je ne suis pas sortie du cinéma en ayant envie de tuer mon prochain dans le métro. Mon fils n’a pas fait de cauchemar ni montré de signes qu’il allait devenir un psychopathe : il a déclaré que c’était « le meilleur film qu’il avait vu de sa vie ».

Non seulement Joker n’est pas un film qui fait l’apologie de la violence, c’est un film qui dénonce la violence sans fin de cette société détraquée !

L’HOMME QUI RIT

Vous me trouvez inconsciente d’avoir amené mon ado voir ce film ? Tous les jours, il est exposé aux mauvaises nouvelles dans les journaux, à la radio et la télé (eh oui, son père et sa mère sont journalistes).

On y détaille la façon dont Ugo Fredette aurait tué son ex-conjointe, des histoires d’enfants violés par des prêtres, un journaliste saoudien assassiné et démembré en Turquie, des femmes qui se font arracher le clitoris à coups de rasoir par leur tante ou leur grand-mère.

Alors, qu’est-ce qui est le plus traumatisant ? Une vraie violence quotidienne, bien réelle ou une violence de fiction ?

Ce qui est vraiment terrifiant dans Joker, bien plus que les six meurtres, c’est la description du monde de Gotham : des personnes souffrant de maladies mentales laissées à elles-mêmes (la désinstitutionnalisation, ça vous dit quelque chose ?) ; des travailleurs sociaux dont les programmes déjà faméliques sont coupés par une administration qui gratte les fonds de tiroir (ça ne vous rappelle pas certaines mesures d’austérité ?) ; une grève des éboueurs qui fait que la ville est remplie de déchets, envahie par des super rats ; un monde glauque où l’humiliation et le mépris sont monnaie courante.

Sophie et Richard ne sont pas bons aux fourneaux, mais ils savent cuisiner leurs invités! Invitez-vous à la table de Devine qui vient souper? une série balado originale.

Je ne veux pas divulgâcher certains éléments clés du film, mais je trouve assez courageux de la part du scénariste et réalisateur d’avoir présenté un personnage de mère qui est tout sauf maternelle, aimante et équilibrée.

Je n’ai pu m’empêcher de penser à l’histoire sordide de la fillette de Granby, abaissée par ceux-là mêmes qui devaient l’élever, abandonnée par ceux-là mêmes qui devaient la protéger.

Bref, Joker est bien plus un film de dénonciation (des abus, du mépris, de la maltraitance, de l’échec du filet social) qu’une apologie (de la violence).

Joker décortique les diverses formes de violence insidieuse de notre société et nous force à nous poser des questions dérangeantes : quand un animateur de talk-show de fin de soirée s’acharne sur un inconnu en le ridiculisant devant ses millions d’auditeurs, pourquoi le public rit-il à gorge déployée ?

Des figures médiatiques qui humilient des inconnus, ça n’est pas de la violence, ça ?

LA QUESTION QUI TUE

Le 8 décembre 1980, Mark David Chapman a assassiné John Lennon. Cet homme était obsédé par le livre Catcher in the rye (L’attrape-cœurs) de J.D. Salinger. Il avait d’ailleurs avec lui, au moment de l’assassinat, un exemplaire du livre qu’il a ouvert et lu tranquillement après avoir ouvert le feu sur l’ex-Beatles.

Dites-moi, gens bien pensants, aurait-il fallu interdire L’attrape-cœurs, pour s’assurer qu’aucun autre illuminé ne s’inspire d’une œuvre de fiction pour tuer son prochain ?