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Des infirmières préfèrent rester à la retraite

La majorité d’entre elles n’ont pas répondu à l’appel de la ministre McCann qui les invitait à revenir travailler

Joane Turgeon infirmiere
Photo Jean-François Desgagnés Âgée de 64 ans, l’infirmière « retraitée » Joane Turgeon continue de travailler trois jours par semaine à l’unité d’obstétrique de l’hôpital Saint-François-d’Assise, à Québec. Elle a persévéré pendant quatre ans avant d’être réembauchée.

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L’appel de la ministre de la Santé, Danielle McCann, aux infirmières retraitées pour revenir donner un coup de main dans le réseau il y a six mois n’a pas donné de véritables résultats, a constaté Le Journal.

« C’était un appel qui n’allait rien changer du jour au lendemain », avoue Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ), le principal syndicat d’infirmières au Québec.

« Quand elles partent, elles ne reviennent pas, ajoute Stéphane Cormier, président de la section locale de la FIQ dans Lanaudière. C’est un milieu de fous. »

Le 2 avril, la ministre McCann avait lancé un appel aux infirmières retraitées, en pleine pénurie d’employés.

« Revenez pour aider vos collègues ! On a besoin de vous ! » demandait-elle, en réaction à une journée provinciale des infirmières contre les heures supplémentaires obligatoires.

Six mois plus tard, les nombreux appels du Journal dans le réseau pour trouver des retraitées qui ont répondu au cri du cœur de la ministre n’ont donné aucun résultat.

Au ministère de la Santé et des Services sociaux, le service des communications écrit qu’il « est trop tôt pour qu’on puisse traduire ces effets dans nos données étant donné qu’elles ne sont pas encore disponibles. Nous devrions avoir un portrait plus précis à l’hiver. »

Appel politique

« C’était de la politique, croit Guy Brochu, président du syndicat des infirmières et infirmiers du Centre hospitalier de l’Université de Montréal. Si tu fixes ta retraite au printemps, ce n’est pas pour passer ton été à travailler ! »

La plupart des infirmières qui continuent à travailler après leur retraite (souvent à temps partiel) sont motivées par la passion de leur métier. Mais très souvent, l’épuisement les pousse à partir pour de bon.

« Beaucoup ont dit : “Je ne reviens pas, c’est clair que je ne remets pas les pieds ici” », témoigne Pascale Clivaz, une infirmière auxiliaire retraitée qui continue à travailler (voir autre texte).

Par ailleurs, la FIQ constate que de plus en plus d’infirmières épuisées partent avant d’avoir leur pleine pension. Depuis 2013, le nombre de retraitées à l’emploi est en baisse constante.

Passer à l’action

Du côté de la FIQ, on attend impatiemment des annonces structurantes de la part de Mme McCann, cet automne, notamment l’imposition de ratios de patients. Mme Bédard rappelle que la ministre s’était engagée à éradiquer les heures supplémentaires, l’an dernier.

« Elle a assuré que les choses allaient changer, dit Mme Bédard. Elle a du rattrapage à faire. »

En avril, la ministre disait attendre « dans les prochains jours » un rapport précis sur les rehaussements de poste. Cinq mois plus tard, ce document n’est toujours pas disponible, répond le MSSS.

« Il va falloir qu’ils arrêtent d’attendre des rapports, réagit Mme Bédard. Je m’attends à des déclarations plus musclées que ça. »

Une dame a dû insister pour se faire réembaucher

Une retraitée qui souhaitait retourner au travail a dû persévérer durant quatre ans avant d’être finalement réembauchée, en mai dernier, alors que la pénurie d’infirmières frappe tout le Québec.

« Je n’ai jamais eu de nouvelles ! jure Joane Turgeon, qui dit avoir appelé je ne sais pas combien de fois ».

Retraite à 60 ans

En 2015, l’infirmière a pris sa retraite du Centre hospitalier universitaire de Québec (CHUQ).

« Tous les jours, je partais avec deux repas, parce que je savais que j’allais rester [en heures supplémentaires]. J’avais 60 ans, j’étais épuisée des 12, 13 heures de travail. »

Or, la dame passionnée de son travail souhaitait être réembauchée comme retraitée, et travailler à temps partiel. Malgré la pénurie d’employés, elle était incapable de se retrouver un poste en obstétrique.

« Je n’ai jamais reçu un téléphone ! Ils avaient encore tout mon dossier », assure celle qui a aujourd’hui 64 ans.

Pour se désennuyer, Mme Turgeon a pris part à des campagnes de vaccination contre la grippe. Au printemps dernier, elle a lancé un ultime appel au CHUQ.

Après quatre ans de retraite, on lui a finalement offert un poste à trois jours par semaine à l’hôpital Saint-François d’Assise de Québec, en mai dernier.

D’ailleurs, Mme Turgeon déplore que personne ne semblait avoir été informé qu’elle souhaitait reprendre le boulot depuis des années.

« Tout mêlés »

« L’été passé, ils ont eu un été d’enfer ! Moi, j’étais ici et je me suis ennuyée », dit-elle.

« Ils sont tout mêlés, j’ai l’impression que c’est trop gros, avoue la doyenne de son département. Je suis passée à travers les mailles du filet. »

Actuellement, Mme Turgeon travaille trois jours par semaine, incluant une fin de semaine sur deux. Elle ne fait plus d’heures supplémentaires.

Ne pas s’épuiser

« J’ai passé l’âge. Des fois, ça serait tentant de me dire : ‘‘elles sont mal prises, je pourrais bien rester’’. Mais ce serait me tirer dans le pied, je vais m’épuiser. Ce n’est payant pour personne », dit-elle sagement.

Il ne fait aucun doute dans la tête de cette résidente de Lévis que sa présence est fort utile, et appréciée.

Quant à la « vraie » retraite, elle n’a pas d’objectifs précis.

« On ne sait jamais de quoi demain sera fait. Ça dépend de la santé, de l’énergie, confie-t-elle. Mais je suis bien. La journée où je ne serai plus heureuse, je dirai bye-bye. »

De retour après une semaine de retraite

La jeune retraitée Pascale Clivaz travaille une à deux journées par semaine en chirurgie d’un jour, à l’hôpital de Salaberry-de-Valleyfield.
Photo Pierre-Paul Poulin
La jeune retraitée Pascale Clivaz travaille une à deux journées par semaine en chirurgie d’un jour, à l’hôpital de Salaberry-de-Valleyfield.

Une infirmière auxiliaire est retournée au travail une semaine seulement après avoir officiellement pris sa retraite, et peut enfin refuser de faire des heures supplémentaires.

« Quand je travaille, je ne viens pas boucher des trous. Je viens les dépanner. Je veux le prendre positivement. Elles ont besoin de moi », confie Pascale Clivaz, âgée de 57 ans.

Après 38 ans de carrière, cette infirmière auxiliaire de l’hôpital du Suroît, à Salaberry-de-Valleyfield en Montérégie, a pris sa retraite le 28 mars dernier.

Malgré son ancienneté, celle qui se spécialisait en chirurgie d’un jour a toujours travaillé une fin de semaine sur deux, et devait faire des heures supplémentaires obligatoires.

« Je me demandais dans quel état je me rendrais au bout, mais je savais que je me rendrais, se rappelle-t-elle. J’adore mon métier. »

Deux mois avant le grand départ, Mme Clivaz a commencé à songer à l’idée de travailler comme retraitée, à temps partiel. Elle est finalement revenue une semaine après être partie.

« Je ne voulais pas couper drastiquement », dit celle qui a commencé sa carrière à 19 ans.

Quant à l’appel aux retraitées de la ministre de la Santé, Mme Clivaz avoue que ça n’a pas eu d’impact sur sa décision.

« Le réseau est fatigué de plus en plus. Ce n’est pas mauvais d’inciter les retraitées qui le veulent à revenir, parce qu’elles le veulent, dit-elle. Mais on le fait pour soi. Et je sais qu’elles [les collègues] m’apprécient », dit-elle.

Horaire à son goût

Aujourd’hui, Mme Clivaz travaille une à deux journées par semaine au même département, et peut choisir son horaire. Pour la première fois, elle n’a plus à faire des heures supplémentaires.

« Je ne sens plus la pression de performer. Je fais mon travail comme il se doit, mais je ne sens pas le besoin de courir, compare-t-elle. Je regarde mes compagnes, c’est l’enfer, la pression, la course. Le manque de temps, de tout. »

LES INFIRMIÈRES RETRAITÉES DU QUÉBEC

Employées de plus de 60 ans 
  • Infirmières cliniciennes : 3 %
  • Infirmières auxiliaires : 2,9 % 
Prévisions de départs à la retraite entre 2018 et 2023 
  • Infirmières : 4767 (15 %)
  • Infirmières cliniciennes : 2405 (9,6 %)
  • Infirmières auxiliaires : 2104 (11,3 %)
Infirmières retraitées qui travaillent encore*
  • 2017-2018 : 763 (2,40 %)
  • 2016-2017 : 799 (2,47 %)
  • 2015-2016 : 917 (2,74 %)
  • 2014-2015 : 1020 (3,02 %)
  • 2013-2014 : 1061 (3,03 %)
  • 2012-2013 : 1129 (3,22 %) 
*Infirmières admissibles à la pleine retraite, qui continuent de travailler 
 
Source : Ministère de la Santé et des Services sociaux