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«Les Testaments» de Margaret Atwood: retour à Gilead

Margaret Atwood
Photo AFP Margaret Atwood

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Ce week-end est marqué par l’un des grands événements littéraires de l’automne 2019 : la sortie très attendue de la traduction française du roman Les Testaments de l’écrivaine canadienne Margaret Atwood. Les Testaments, publié 35 ans après la sortie de La Servante écarlate, roman adapté en série télé, raconte la suite et la fin de la terrifiante république totalitaire de Gilead.

Les Testaments apporte des réponses aux questions laissées en suspens dans La Servante écarlate.

Grâce aux témoignages de trois narratrices, Margaret Atwood invite ses lecteurs à retourner à Gilead, 15 ans après avoir laissé Defred à son destin.

Jointe à Londres pour une entrevue téléphonique, quelques jours après avoir perdu son conjoint, Graham Gibson, Margaret Atwood a expliqué que le roman Les Testaments lui trottait dans la tête avant l’élection de Trump aux États-Unis. «Les choses évoluaient déjà de manière assez sournoise», observe-t-elle.

Pendant des années, elle a répété qu’elle n’écrirait pas de suite à La Servante écarlate. «Les gens voulaient en fait que je prolonge l’histoire de Defred, dans sa propre voix. Je savais que je ne pouvais pas faire ça.»

Elle explique. «Après les années 1980, nous avons eu les années 1990. C’était la fin de la guerre froide, tout semblait se dérouler d’une manière plus ouverte, plus démocratique. Et le vent a tourné au début du 21e siècle. Au lieu de devenir moins comme La Servante écarlate, les choses sont devenues plus comme La Servante écarlate. Alors j’ai eu envie de retourner dans cet univers, pour voir comment ça allait finir. Nous savons, grâce au premier roman, que ça se termine, mais nous ne savons pas comment. Les Testaments montre le début de la fin.»

Trente-cinq ans après la publication de La Servante écarlate, qu’observe-t-elle, en matière de droit des femmes? «Nous avons vu le féminisme dans les années 60 et 70, et puis il s’est quelque peu effacé dans les années 90. Il y a eu un énorme recul.»

Margaret Atwood est d’ailleurs ravie de voir que des milliers de femmes à travers le monde ont adopté le costume rouge de La Servante écarlate lorsqu’elles participent à des manifestations pour les droits des femmes.

«Je pense que c’est une stratégie brillante : vous ne pouvez pas vous faire arrêter pour désordre, vous ne dites rien, et vous ne pouvez pas vous faire arrêter pour vous être vêtue de façon trop peu modeste, parce que vous êtes couverte complètement. Mais c’est une tactique qui marche : ceux qui vous voient savent ce que cela veut dire, grâce à la série télé.»

Gilead, la société dystopique, misogyne et dominée par le fanatisme religieux qu’elle décrit dans La Servante écarlate et dans Les Testaments, n’avait rien de prémonitoire, révèle-t-elle.

«Non, ce n’était pas prémonitoire, parce que ça se déroulait déjà dans les années 1980. J’ai un dossier rempli de coupures de journaux et de magazines, à la Fisher Library de l’Université de Toronto. J’y suis retournée récemment pour le consulter et les gens en parlaient déjà dans les années 1980. C’est un motif qui remonte très loin dans l’histoire américaine, parce que les colonies du 17e siècle n’étaient pas des démocraties, mais des théocraties.»

Série télé

L’écrivaine a écrit Les Testaments en tenant compte de l’adaptation télévisée. «C’était l’idée. J’ai déjà parlé au producteur, qui est très content parce que ça lui fournit beaucoup de matériel pour son travail. Je trouve qu’ils ont remarquablement adapté la série. Ils se sont lancés dedans à fond et leur équipe est très talentueuse. J’ai de la chance!»

  • La Canadienne Margaret Atwood est l’une des plus grandes romancières de notre temps.
  • Elle a été récompensée par le prix Franz-Kafka pour l’ensemble de son œuvre, traduite en 50 langues.
  • Elle est finaliste du prix Man Booker 2019 et elle faisait partie des 12 candidats du prix Giller de la Banque Scotia 2019.
  • La Servante écarlate a été adaptée en série télé et récompensée aux Emmy Awards.
  • Une nouvelle édition de La Servante écarlate, avec une préface inédite de Margaret Atwood, vient également d’être publiée.

EXTRAIT

Les Testaments, Margaret Atwood, Éditions Robert Laffont, 552 pages
Photo courtoisie
Les Testaments, Margaret Atwood, Éditions Robert Laffont, 552 pages

«J’écris ces mots dans mon sanctuaire privé, au sein de la bibliothèque d’Ardua Hall – une des rares encore debout après les autodafés enthousiastes qui ont embrasé tout le pays. Il fallait éliminer les traces de doigts corrompus et tachés de sang du passé afin d’aménager un espace propre pour la génération moralement pure sans doute tout près de poindre. En théorie.

Cependant, ces empreintes sanglantes comptent aussi les nôtres, et celles-ci ne s’enlèvent pas si facilement que ça. Moi qui ai enterré bien des choses au fil des années, j’aurais aujourd’hui tendance à les déterrer – ne serait-ce que pour ton édification, mon lecteur inconnu. Si tu me lis, c’est au moins que ce manuscrit aura survécu.»

– Margaret Atwood