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Une famille en dérapage

Bannie du royaume, Valérie Roch-Lefebvre, La Mèche, 172 pages, 2019
Photo courtoisie Bannie du royaume, Valérie Roch-Lefebvre, La Mèche, 172 pages, 2019

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Ça ne tourne pas rond dans la famille qu’a engendrée Jeannine, mais chacun fait tellement d’efforts pour que rien n’y paraisse...

La narratrice sans nom de Bannie du royaume est la petite-fille de Jeannine ; dès le préambule elle précise qu’elle aussi a fini par sombrer dans la folie. Pourtant, c’est sa lucidité qui rend si intéressante sa manière de remonter le fil de l’histoire familiale.

Le récit démarre à l’enterrement de Jeannine. Son fils Mario n’y est pas, pas plus que Denis. Sa fille Sylvie y est, aussi revêche que d’habitude. Laurent et surtout Isabelle, bébé de la famille, jouent les conciliants. La narratrice, elle, se fait représentante de son père absent.

Et d’entrée de jeu, en écoutant parler le petit groupe, elle met le doigt sur la coupure : « Pour la moitié de ses enfants, les aventures de ma grand-mère sont un collier d’extravagances », succession d’anecdotes charmantes comme autant de perles. Mais « Sylvie veut pulvériser chacune de ces perles » ; non, leur famille n’était pas normale.

En fait, « la fratrie est divisée en deux camps : l’un qui a oublié le passé et l’autre qui s’y est englouti ».

La narratrice va donc s’intéresser à tour de rôle aux six enfants de Jeannine. Elle revient sur leur enfance et cerne des malaises qui nous seraient autrement imperceptibles. La façon de s’agripper à un sac à main vide, par exemple. Ou de compartimenter sa vie, comme le fait Isabelle, et ce depuis la cour d’école, quand elle s’arrangeait pour que sa mère ne croise pas celle de ses copines.

Elle va souligner la dépression de Maurice, le grand-père, qui ne s’en savait même pas atteint. Elle va s’attarder longuement à son propre père (qui n’est pas non plus nommé). Il a pour force sa beauté, qui a longtemps servi à cacher sa fragilité. Mais la narratrice se rend compte peu à peu qu’il n’a pas eu la vie rocambolesque à laquelle elle a longtemps cru.

Trop vite...

Et puis il y a Jeannine. La Bannie du royaume du titre, c’est elle. Trop vite tombée amoureuse, trop vite mariée à un homme taciturne et trop strict, trop vite maman de six enfants et attendant chaque fois la grâce dont parlait les autres mères. En vain.

Cette Jeannine sent en fait qu’il y a en elle une deuxième femme qui encombre sa cuisine de Repentigny et elle ne sait pas quoi en faire. Une deuxième femme que son entourage n’a jamais perçue.

Il s’agit d’un premier roman pour Valérie Roch-Lefebvre et elle a un grand talent pour décrire aussi bien autant de personnages en « inadéquation avec le réel ». Seul bémol, on peine parfois à s’y retrouver dans le foisonnement de cette mosaïque familiale.

Mais on persiste tant on est accrochés par sa manière de souligner les détails d’un quotidien qui dérape en douceur. Même la narratrice voudra donner le change à son tour...