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Enlevez-lui ce téléphone!

Enlevez-lui ce téléphone!
AFP

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Les dérapages récents de Donald Trump se résument en deux coups de téléphone, l’un pour demander une faveur et l’autre pour en donner une. Si le second de ces appels constitue un pas de géant en arrière pour la politique étrangère de son pays, le premier pourrait entraîner sa destitution.  

La conversation téléphonique «parfaite» de Donald Trump avec le président de l’Ukraine passera à l’histoire comme l’événement qui aura enclenché un processus d’impeachment désormais inévitable. Pendant cet appel, le président américain a clairement demandé à son vis-à-vis de lui faire une petite faveur en enquêtant sur les activités du fils de son principal rival politique. Même s’il n’existe aucune preuve de malversation financière de la part de Joe Biden ou de son fils, Trump savait fort bien que le simple fait de faire remuer la poussière autour de ces activités dans un pays étranger suffirait à ternir la réputation du rival qu’il craint le plus pour 2020.  

Le président ukrainien n’avait pas vraiment le choix, quoi qu’il en dise, car son pays dépend entièrement de l’aide militaire américaine pour contrer l’omniprésente menace russe. Donald Trump insiste pour dire qu’il n’y avait pas de quid pro quo mais la retranscription partielle de l’appel laisse peu de doute. De plus, l’ambassadeur Sondland, celui-là même qui a été choisi par Trump pour gérer le dossier, serait prêt à confirmer sous serment qu’il était clair dans son esprit qu’il y avait un lien entre le déblocage de l’aide militaire et les enquêtes sur la compagnie qui employait le fils de Biden. C’est lors d’une autre conversation téléphonique que le président avait insisté pour lui faire dire qu’il n’y avait pas de quid pro quo.  

En marchandant ainsi l’aide militaire américaine pour un avantage partisan, le président mettait en danger la sécurité nationale des États-Unis, mais pas autant que lors d’un autre appel, avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan cette fois. Aux prises avec des contestations de son leadership suite à une série de défaites aux élections locales, Erdoğan souhaitait fouetter le sentiment nationaliste qui l’a porté au pouvoir en frappant un grand coup contre les miliciens kurdes en territoire syrien. Il fallait seulement pour cela que le président Trump lui accorde une petite faveur et que les troupes américaines, alliées aux Kurdes dans la lutte contre l’État islamique (Daech), leur laissent le champ libre.  

Les quelque 1000 militaires américains stationnés au nord de la Syrie ont donc plié bagages pour laisser le champ libre aux Turcs. Donald Trump claironne qu’il honore ainsi sa promesse de mettre fin à une présence militaire coûteuse et peu fructueuse. Ce faisant, toutefois, il permet la libération de centaines de combattants de Daech qui étaient prisonniers des Kurdes et réduit à néant la crédibilité des États-Unis auprès de leurs alliés de la région. De plus, les premiers rapports sur l’intervention turque contre les Kurdes en Syrie du nord indiquent que les troupes turques seraient coupables de crimes de guerre et auraient commis des atrocités innommables contre des civils kurdes. Par exemple, la politicienne kurde Hervin Khalaf a été capturée, violée, battue, lapidée et tuée par des djihadistes liés aux troupes turques.   

Cette décision irréfléchie et impulsive du président Trump a été prise sans consulter ni ses partenaires du Congrès ni ses conseillers en sécurité nationale, selon toute apparence dans le but de plaire à son homologue turc Erdoğan, un leader autoritaire comme Trump semble les apprécier. Sur le terrain, qui seront les principaux bénéficiaires de cette monumentale bourde américaine? Évidemment, les Russes.  

Bref, il a suffi d’un simple coup de téléphone pour que Donald Trump bouscule le fragile équilibre du baril de poudre syrien, à un coût énorme pour la posture des Américains dans la région, en jetant des milliers d’alliés kurdes dans la fosse aux lions et en libérant des centaines de combattants d’un État islamique qu’on était sur le point d’éradiquer. Il aura aussi suffi d’un autre coup de téléphone pour qu’il soit en passe de devenir le troisième président de l’histoire américaine à recevoir une mise en accusation formelle de la part de la Chambre des représentants. Juste retour des choses. 

C’est aussi avec un téléphone, supposément intelligent celui-là, que Donald Trump décoche la plupart de ses tweets, que la majorité de ses concitoyens jugent déplacés ou inacceptables. Pour son bien et celui de son pays, il faudrait que quelqu’un songe à lui enlever cet appareil... ou, au minimum, à lui rappeler que la politique étrangère d'une grande puissance, ça ne peut pas être l'affaire d'un seul homme. 

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM