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Les nationalistes et le vote francophone

L'immigration a une dimension politique

Les nationalistes et le vote francophone

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Tout le monde le sait, la remontée du Bloc au Québec se confond avec sa remontée dans ce qu'on appelle pudiquement le vote francophone. Là où la majorité historique francophone n’est pas clairement la population de référence dans une circonscription, le Bloc n’a aucune chance. Il ne compte tout simplement pas. Là où elle l’est, on le redécouvre et on lui redonne même une chance de compter politiquement. Ce n’est évidemment pas surprenant. De même, si la CAQ a gagné les dernières élections, c'était parce qu'elle a su rallier massivement le vote francophone – sa division permettait au PLQ, de se maintenir au pouvoir alors qu’il était très minoritaire chez les francophones et de mener une politique qui était clairement hostile à leur identité et leurs intérêts .  

J'en tire une observation que tous les nationalistes devraient faire d'une manière ou d'une autre: plus la majorité historique francophone fondra démographiquement, sous la pression de l’immigration massive, plus les partis nationalistes auront de la difficulté à remporter des élections. Je ne comprends pas dès lors pourquoi les partis nationalistes ne plaident pas pour une diminution significative et durable des seuils d’immigration. Comprennent-ils que c’est la possibilité même pour eux de prendre le pouvoir qui est compromise à terme? Ont-ils à ce point peur de subir les accusations habituelles des gardiens de la rectitude politique pour n’aborder que par les marges – et cela, quand ils l’abordent – un phénomène qui transformera en profondeur les fondements de la vie politique québécoise? Sont-ils à ce point effrayés par le régime diversitaire qu'ils en deviennent incapables d'agir selon leurs propres intérêts? C'est à tout le moins ce qui s'est passé depuis vingt ans. 

On nous dira peut-être: il ne s’agit pas de réduire les seuils significativement mais de prendre les moyens pour réussir l’intégration. Mais cette phrase n’est rien d’autre qu’une formule creuse de politicien. Certes, on peut toujours faire mieux – de la loi 21 au renforcement de la loi 101, en passant par une meilleure francisation des immigrants et un renforcement des politiques visant à promouvoir la culture québécoise, on peut multiplier les politiques qui favoriseront l’intégration. Mais fondamentalement, on aurait beau quadrupler les investissements en matière d’intégration, on en reviendrait toujours à cette vieille vérité exprimée par Michel Brunet. Trois facteurs comptent dans l’histoire: le nombre, le nombre et le nombre. Il arrive un moment où une tendance démographique devient immaîtrisable. On peut être de n’importe quelle origine et devenir Québécois, évidemment. Mais pour que l’intégration réussisse, il faut respecter nos capacités d’intégration. Ce n’est plus le cas depuis un bon moment. 

Il faudra bien en finir avec ce tabou: l’immigration massive, au Québec, a une fonction politique – même si on ne saurait la réduire à cela, évidemment. Mais il faut néanmoins la nommer sans accuser ceux qui le font de verser dans l’intolérance, dans la xénophobie ou le racisme. Du point de vue du régime fédéral, elle vise à verrouiller démographiquement l’avenir politique du Québec et à le canadianiser en profondeur. Il suffit de regarder l’évolution électorale de Montréal et de Laval pour s’en convaincre. Au milieu des années 1980, et même au milieu des années 1990, le parti nationaliste était encore capable de remporter de nombreux sièges. Aujourd’hui, il n’y a plus qu’une présence résiduelle. Et le phénomène s’étendra. Car il faut le dire: le comportement politique des populations issues de l’immigration est un indicateur tout à fait pertinent pour mesurer leur intégration. Comment parler d’une intégration réussie si elles demeurent politiquement extérieures à la majorité francophone et ne se reconnaissent nullement dans ses intérêts politiques? 

Nous ne ferons pas l’erreur d’en vouloir aux nouveaux arrivants de s’identifier au Canada: ce serait bête et méchant. Ils arrivent au Canada et font preuve de loyauté à son endroit. Ils se canadianisent rapidement. Mais nous ne ferons pas l’erreur non plus de nous accuser de manquer de générosité à leur endroit. Ce n’est pas parce que les Québécois francophones ne sont pas assez «ouverts» que les communautés issues de l’immigration ne votent pas comme eux: c’est parce qu’ils ne sont pas la référence dans leur propre pays, qu’ils y sont considérés, par le régime canadien, comme une simple communauté culturelle, par ailleurs suspecte de suprémacisme ethnique dès qu’elle entend rappeler qu’elle est une nation. En d’autres mots, c’est parce que leur puissance d’intégration est insuffisante. Ce n’est pas une question d’éthique ou de morale: c’est une question de rapport de forces.  

Tant que nous resterons dans le Canada, notre capacité d’intégration demeurera structurellement limitée. Et la croissance démographique démesurée que le Canada souhaite pour lui-même nous condamne à une inévitable marginalisation démographique, identitaire et politique. Il faudra réaliser l’indépendance du Québec pour réussir enfin l’intégration substantielle des immigrés. Il faudra que le Québec ait toute la densité existentielle d’un État souverain pour que ceux qui s’y installent sachent clairement qu’ils rejoignent non pas une province bilingue mais un pays de langue française. Certes, l’indépendance ne règlera pas d’un coup tous les problèmes d’intégration. Mais elle viendra enfin clarifier le cadre de référence auxquels les immigrés doivent s’identifier. Elle permettra d’en finir avec le conflit de loyauté qu’entretien le fédéralisme au Québec. Elle clarifiera surtout l’identité fondamentale du Québec pour ceux qui s’y joindront.  

Un nouveau cycle nationaliste commence au Québec. Il sera centré autour d’une nécessité vitale: la réaffirmation du Québec comme État national du peuple québécois. Pour réussir cette entreprise de réaffirmation nationale, il faudra sortir d’une vision désincarnée du Québec et se rappeler que la majorité historique francophone en est le noyau identitaire. Un peuple, quoi qu’on en pense, n’est pas une abstraction juridique mais une réalité historique. Il s’agit essentiellement d’intégrer les immigrés sur le plan linguistique, culturel et politique. C’est ainsi que nous pourrons vraiment les intégrer à notre communauté de destin et que nous serons vraiment à la hauteur de notre désir d’hospitalité. Mais pour cela, il faut en recevoir moins. Cela relève du réalisme le plus élémentaire. Le propre de la rectitude politique, toutefois, est de nous empêcher de dire que 2 + 2 = 4. Il faudra oser défier sa tutelle.