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Un Canada divisé

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photos d’archives Stephen Harper et Pierre Elliot Trudeau

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Avez-vous hâte de retourner en élections ?

Selon toute vraisemblance, le scrutin de lundi aboutira à la formation d’un gouvernement minoritaire, le quatrième en 15 ans.

Il se pourrait même que celui-ci soit le plus faiblement élu depuis la confédération, la moyenne des sondages n’accordant même pas le tiers des intentions de vote à un seul des partis en présence.

L’analyse de la conjoncture fera bien sûr ressortir la campagne peu inspirante menée par les chefs de chacune des deux formations politiques qui aspiraient à former le gouvernement.

Et ce ne sera pas injuste, les deux partis de tête ayant perdu du terrain tout au long de la campagne, alors que les tiers partis montaient.

Trois projets

Cela cache toutefois une réalité plus profonde, qui prend ses racines dans la trajectoire historique qu’emprunte le Canada. C’est un pays de plus en plus divisé.

Pas simplement par sa dualité linguistique ni ses dix provinces et trois territoires, ni même par son multiculturalisme d’État se définissant par essence comme une mosaïque de communautés.

Il s’agit plutôt de la concurrence entre deux océans de trois projets nationaux distincts.

Passons rapidement sur le Québec, mouton noir de la fédération. Le séparatisme est peut-être malade, voire mourant, pour citer Jean Chrétien qui aura fini par avoir raison.

Reste que le nationalisme québécois, lui, demeure bien vivant. Il semble même reprendre de la vigueur à la faveur de l’arrivée au pouvoir de la CAQ de François Legault.

Le projet québécois de vivre à sa manière et d’être le plus souverain possible dans ses champs de compétences continue d’exister au sein du Canada et sera représenté au Parlement fédéral par le Bloc québécois.

Le reste du Canada est divisé en lui-même. S’y affrontent deux conceptions de ce que ce pays veut devenir.

Le père du Canada moderne, c’est évidemment Pierre Elliot Trudeau, qui a littéralement refondé ce pays en le dotant d’une constitution et d’une charte des droits.

Depuis la réinitialisation de la fédération, en 1982, chaque premier ministre libéral a apporté une pierre à l’édification d’un Canada post-national.

Cette ligne droite allait toutefois changer avec l’émergence d’un projet conservateur refondé par Stephen Harper, qui avait au moins autant réfléchi à sa vision du Canada que le père Trudeau avant lui.

S’appuyant sur l’aliénation de l’ouest pétrolier, plus pesant que jamais dans l’économie canadienne, il vint réaffirmer l’idée des deux peuples fondateurs.

Le Canada, né en français, devait reconnaître la nation québécoise puis assumer son héritage anglo-saxon par un rapprochement avec les États-Unis, une célébration des symboles monarchiques et un nationalisme décomplexé, exprimé notamment lors des Jeux olympiques de Vancouver.

Le goût de voter

Revenons à la campagne. Que s’y est-il passé pour qu’aucun des deux projets ne s’impose, cette fois-ci ?

Il y a d’abord que le fils du père a déçu. Il faut lire les journaux canadiens-anglais pour voir comment les élites intellectuelles en veulent à Justin de ne pas avoir produit le nouvel âge d’or trudeauiste qu’elles estimaient mériter.

La baisse plus tardive des libéraux au Québec s’explique beaucoup ainsi : les attentes y étaient moins grandes. En politique comme en amour, la déception est le sentiment dont il est le plus difficile de revenir.

Ajoutons que si le blackface a fait mal à la campagne libérale, c’est probablement en rappelant la propension clownesque de son chef à se promener avec sa malle à costumes.

D’un océan à l’autre, beaucoup de gens sont ulcérés par son style théâtral et larmoyant.

Quant à Andrew Scheer, il n’a pas su, comme Stephen Harper avant lui, proposer une vision conservatrice incarnée par quatre ou cinq propositions fortes.

Comme les libéraux, les conservateurs ont passé la campagne à dire que la plus grande qualité de leur chef était de ne pas être le gars d’en face. Harper n’était pas charismatique, mais il avait au moins une identité.

Bref, ni les libéraux ni les conservateurs n’ont donné de raisons aux Canadiens de voter pour eux.

Les premiers, pris avec l’impression laissée par leur gouvernement, ont donné le goût aux progressistes d’aller voir ailleurs. Les seconds n’ont rien fait pour agrandir leur coalition politique, qui, si elle est de plus en plus forte, demeure encore minoritaire au pays.

Match revanche

La table est donc mise pour quelques mois de gouvernance tâtonnante sous l’arbitrage du Bloc québécois et du NPD puis pour un match revanche entre les deux grandes conceptions du Canada qui s’opposent.

Maintenant, seront-ce les mêmes chefs qui s’affronteront ? Ironiquement, Jodi Wilson-Raybould et Maxime Bernier, qui pourraient être réélus lundi, auraient pu détenir une partie de la réponse s’ils ne s’étaient pas mis à dos leur ancien parti.