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La démolition de maisons patrimoniales en Beauce dénoncée

Un organisme lance un cri d’alarme et demande un moratoire d’un an

Pierre-Paul Sénéchal, président du GIRAM, et Gaston Cadrin, vice-président, devant une maison ancestrale qui est tombée sous le pic des démolisseurs ce jeudi matin.
Photo Martin Lavoie Pierre-Paul Sénéchal, président du GIRAM, et Gaston Cadrin, vice-président, devant une maison ancestrale qui est tombée sous le pic des démolisseurs ce jeudi matin.

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Regrettant que le programme de reconstruction à la suite des inondations en Beauce s’applique «sans nuances», un organisme de défense du patrimoine appelle à l’arrêt de la «destruction massive et aveugle du patrimoine».

Le Groupe d’initiative et de recherches appliquées au milieu (GIRAM), dont l’une des missions est la protection du patrimoine, était intervenu l’an dernier à Sainte-Marie pour sauver le Château Beauce. Son intervention avait amené le ministère de la Culture et des Communications à émettre un avis de classement du bâtiment. 

Le GIRAM demande cette fois au gouvernement d’intervenir, principalement à Sainte-Marie, mais aussi à Vallée-Jonction et à Saint-Joseph.

Il émet trois propositions. La première de décréter un moratoire d’un an sur la démolition de bâtiments répertoriés pour leur valeur patrimoniale. Il suggère ensuite la mise sur pied d’un comité d’experts au sein de l’administration gouvernementale.

Enfin, il propose la création de petits îlots historiques comme lieux de mémoire municipaux. L’organisme croit qu’il serait possible d’y arriver en surélevant certains bâtiments ou en construisant des digues.

C’est après avoir été contacté par Léolane Kemner, auteure et blogueuse au Journal, qui regrettait la démolition annoncée d’une maison dans sa ville d’origine, Vallée-Jonction, que le GIRAM a été alerté.

Surprise

«L’âme des villes et des villages se trouve dans les vieux quartiers. Nous pensions que c’était des maisons des années 1970, 1980 qui étaient démolies. Nous avons été stupéfaits [en passant à Sainte-Marie] qu’on appliquait mur à mur le programme de compensations», lance Gaston Cadrin, vice-président du GIRAM.

M. Cadrin estime que sur les 300 maisons qui seront démolies à Sainte-Marie, il y en a environ 200 qui ont une valeur patrimoniale. C’est environ le nombre que répertorie la section «patrimoine bâti» du site internet de la municipalité.

«Notre grand intérêt pour le patrimoine historique ne veut en rien effacer notre compassion pour les gens concernés», a tenu à préciser Pierre-Paul Sénéchal, président du GIRAM.

«Les gens de Sainte-Marie s’en vont ailleurs. Il y a un dépeuplement. C’est dramatique, estime M. Sénéchal. Il y a une réflexion en profondeur qui n’a pas été faite. Les gens de la Beauce aiment leur pays. Ils ne partent pas de gaité de cœur. C’est parce qu’on ne leur propose rien pour rester.

Trop radical

«Le patient Beauce a été touché dans son cœur institutionnel. On fait actuellement une opération à cœur ouvert à la hache au lieu du scalpel. On pense que le gouvernement a fourni les haches, et pas les éléments plus raffinés», a-t-il ajouté.

«À Sainte-Marie, on est face à un anéantissement de la quasi-totalité du centre-ville. Qu’est-ce qui va rester de l’âme beauceronne? Il était justifié que le gouvernement intervienne rapidement. Mais les ministères de la Sécurité publique, des Affaires municipales et de la Culture auraient dû se parler», regrette M. Sénéchal.

Il estime aussi que le gouvernement est en porte-à-faux avec sa loi sur le développement durable, qui inclut selon lui la protection du patrimoine.

«Comment voulez-vous amener le moindre touriste si on a rasé intégralement les éléments historiques de la place?», se questionne M. Sénéchal.

«Peut-on imaginer qu’en France on aurait procédé ainsi après des inondations dans un village historique? Est-ce qu’on manque de sensibilité à notre histoire, notre culture, notre patrimoine?», lance Gaston Cadrin.

«Chaque automne, la rue Dalhousie est envahie par le Saint-Laurent. À côté il y a Place royale, lieu de naissance du Québec. Les spécialistes prévoient des hausses du niveau des eaux. Lorsque cela va arriver, est-ce que le gouvernement va donner de l’argent pour évacuer la place où il va la protéger? La réponse est évidente», ajoute M. Sénéchal.

Réponse du milieu

M. Cadrin a aussi déclaré qu’il aurait aimé que le maire de Sainte-Marie «se tienne debout» et trouve des solutions pour le centre-ville.

Le GIRAM s’inquiète aussi pour le sort du manoir Taschereau de Sainte-Marie, classé par le ministère de la Culture et actuellement inhabité. Il presse également de sauver, à Vallée-Jonction, la maison Chabot et la scierie-menuiserie.

Michel Gilbert est un restaurateur de meubles et d’objet d’arts anciens de Vallée-Jonction qui a obtenu des contrats à la Citadelle de Québec, au Petit séminaire et au Morrin Center. Il a donné comme exemple une maison de la rue Notre-Dame, en face de celle qui se faisait démolir, ce matin, pour expliquer la situation dans laquelle se retrouvent certains Beaucerons.

«Les gens viennent de l’acheter et de la rénover. S’ils n’acceptent pas l’argent que le gouvernement leur donne, ils n’auront pas la moitié de la valeur de la maison à la revente. On n’a pas le droit de drainer la rivière parce que les poissons sont plus importants que nous même s’ils ne sont pas comestibles. C’est triste pour les gens qui ont perdu leur maison.»

Réponse du MCC

Questionné à sujet, le ministère de la Culture et des Communications (MCC), par l’entremise de Brigitte Roussy, l’attachée de presse de la ministre Nathalie Roy, a indiqué qu’il prendra «plus amplement connaissance des propositions faites par le GIRAM pour favoriser la préservation du patrimoine bâti de Sainte-Marie affecté par l’inondation.»

«Nous sommes bien sûr préoccupés par la préservation du patrimoine bâti endommagé par les inondations d’avril 2019. Le MCC est donc en lien avec les autres ministères concernés pour assurer une action gouvernementale cohérente ainsi que la prise en charge des enjeux patrimoniaux dans les décisions qui sont prises dans ce contexte particulier.»

Le MCC a ajouté qu’il «a offert son accompagnement aux propriétaires des biens patrimoniaux classés affectés par l’inondation afin de trouver des solutions permettant de remettre ces biens en état.»

À Sainte-Marie, trois immeubles sont classés: l’église de Sainte-Marie, la maison Pierre-Lacroix et le manoir Taschereau. Le château Beauce, quant à lui, fait toujours l’objet d’un avis d’intention de classement.

«La responsabilité du MCC est d’abord d’assurer la protection des immeubles patrimoniaux classés qui sont sous sa juridiction. Le MCC suit de près le cas de chaque bâtiment concerné», a ajouté Mme Roussy.

Elle a également ajouté que «Les Villes et municipalités ont des pouvoirs similaires à ceux de la ministre. Elles peuvent également contribuer de façon efficace à la protection et à la mise en valeur du patrimoine. La Ville de Sainte-Marie dispose d’outils lui permettant de prioriser les interventions et d’éclairer la prise de décision en matière de patrimoine bâti. Ceci dit, la question de la préservation du patrimoine, dans le contexte de l’inondation du centre-ville de Sainte-Marie, ne peut être étudiée isolément, sans considérer d’autres facteurs tels que la sécurité civile, la salubrité et la sécurité des bâtiments, l’urbanisme et l’aménagement du territoire.»

Mutisme de la Ville

Le bureau du maire de Sainte-Marie a répondu au Journal que Gaétan Vachon ne commenterait pas la situation pour l’instant.