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Anne Marcotte: l’audace incarnée

« Il y a quand même un jugement qui vient avec l’argent, encore aujourd’hui. Les gens vont avoir une perception différente, et c’est sûr qu’il s’est passé plein de choses dans le monde de l’entrepreneuriat qui n’ont pas aidé. »
Photo Jean-François Desgagnés « Il y a quand même un jugement qui vient avec l’argent, encore aujourd’hui. Les gens vont avoir une perception différente, et c’est sûr qu’il s’est passé plein de choses dans le monde de l’entrepreneuriat qui n’ont pas aidé. »

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Lors de notre rencontre au quai des Cageux, de puissants vents soufflent d’impressionnantes vagues qui roulent sur le Saint-Laurent. Anne Marcotte y voit la parfaite représentation de l’entrepreneuriat, cause qui lui tient tant à cœur.

Bien à l’abri dans le pavillon vitré, nous avons droit à tout un spectacle de la nature, avec en prime une vue sur les prouesses de champions de planche venus profiter de ces conditions extraordinaires.

« Je vois ça comme un signe », lance la femme d’affaires, dont la vie a été complètement métamorphosée grâce à son idée de démarrer une entreprise.

« L’entrepreneuriat, poursuit-elle en regardant vers le fleuve, c’est exactement ça. C’est une tempête, c’est surfer sur des vagues ; ça monte, ça descend, et à un moment donné tu te dis : “Est-ce que du beau temps va éventuellement arriver ?” »

En même temps, ces conditions extrêmes dans lesquelles se vit l’entrepreneuriat, cet état d’esprit qui conduit à surfer sur les hauts et les bas, c’est aussi comme une drogue, admet-elle.

Si Anne Marcotte a choisi le quai des Cageux, près duquel elle marche régulièrement sur la promenade Samuel-De Champlain, c’est parce qu’on y voit les deux rives. C’est un peu comme ce qu’elle a déjà vécu, et qu’elle vit en ce moment : une période de transition et de bouillonnement.

« Je me suis bâtie à travers l’entrepreneuriat, explique-t-elle, puis j’ai traversé le pont pour aller de l’autre côté, dans les eaux vraiment plus calmes. »

Ce passage a signifié, pour Anne Marcotte, de laisser derrière ses accomplissements et ses succès, lorsqu’elle a vendu son entreprise. Un monde où le calme a pris tant de place qu’elle en a perdu ses repères à un certain moment. Nous y reviendrons.

« Je trouve que c’est bien de douter de soi parce qu’on ne devient pas trop plein nous-mêmes. Ça nous pousse à nous remettre en question, à prendre du recul, à écouter les commentaires des autres et à essayer de nous améliorer dans tout ça », dit Anne Marcotte, que l’on voit en entrevue avec Karine Gagnon, le 17 octobre, à Québec.
Photo Jean-François Desgagnés
« Je trouve que c’est bien de douter de soi parce qu’on ne devient pas trop plein nous-mêmes. Ça nous pousse à nous remettre en question, à prendre du recul, à écouter les commentaires des autres et à essayer de nous améliorer dans tout ça », dit Anne Marcotte, que l’on voit en entrevue avec Karine Gagnon, le 17 octobre, à Québec.

Grande déception

Née à Charlesbourg, dans une bonne famille, mais dont les croyances s’avéraient différentes des siennes, Anne Marcotte a vécu très jeune une grande déception.

Adolescente, elle a appris qu’elle n’aurait même pas la chance de compléter son secondaire cinq. « Tu es adolescente, tu te construis et tu penses que tu vas sortir de ton sous-sol [où habitait sa famille] en allant sur les bancs d’école, mais là, tu apprends que tu n’y iras pas. »

Encore aujourd’hui, lorsqu’elle parle de cet épisode où sa vie a basculé, les larmes lui montent aux yeux. Non pas qu’elle en veuille à ses parents, qui n’avaient pas de mauvaises intentions, mais ce fut comme « un tunnel noir ».

Pour son père et sa mère, qui étaient plus « en instinct de survie », l’important était d’intégrer le plus rapidement possible le marché du travail.

Pour elle, le rêve, c’était plutôt de faire de grandes études et de devenir avocate. « Je pense que j’aurais fait une très bonne avocate, car le sens de la justice, c’est quelque chose qui est toujours en dedans de moi », révèle-t-elle.

C’est là que son amour pour l’entrepreneuriat commence à germer, sans qu’elle le sache. Des années plus tard, elle allait en effet découvrir que, sans diplôme ni argent, tout était possible avec de la débrouillardise et beaucoup de volonté.

Chemin ardu

Avant que ne survienne cette « résurrection », le chemin a néanmoins été plutôt ardu. Anne Marcotte a fait ses débuts comme secrétaire – on disait sténodactylo à l’époque – à 7 $ de l’heure.

« Mon père, un homme de la classe ouvrière que j’adore, m’a toujours dit : “Ma fille, même si tu ne fais pas dans la vie ce que tu aurais voulu faire, fais-le comme il faut parce que tu ne sais jamais qui te regarde, qui un jour va faire la différence dans ta vie”. C’est tellement une grande réalité qui a changé mon destin. »

Un matin, elle s’est présentée au bureau, et son patron dépité lui a annoncé que tous les employés étaient partis pour se lancer à leur compte.

Bien des gens auraient pu paniquer en se disant : « Ça y est, je n’ai plus d’emploi. » Anne Marcotte y a plutôt vu une opportunité extraordinaire. « Être entrepreneur, c’est voir les opportunités que les autres ne voient pas », souligne-t-elle.

La femme d’affaires en devenir a aidé son patron à rebâtir l’entreprise, qu’il a finalement mise en vente. « J’étais convaincue que j’étais la fille pour l’acheter, alors j’ai monté un plan d’affaires et tout, et j’ai déposé une offre d’achat. »

Cette offre a été refusée, à son grand regret. Elle a pleuré pendant 24 heures, parce que « la passion, ça vient avec l’émotion », souligne-t-elle.

Puis bien vite, elle s’est relevée. Mis au fait de la nouvelle, ses ex-collègues de travail qui avaient quitté l’entreprise l’ont contactée pour l’inviter à se joindre à eux. Puis, un peu comme dans un film, elle a tenté de sauver l’entreprise, qu’elle a découverte en mauvaise santé financière.

Il en a résulté une grande leçon d’affaires. Elle s’est fait des ennemis à trop vouloir bien faire, et par un beau matin d’août 1996, elle a appris qu’elle était congédiée. « Je me suis demandé pourquoi rien ne marchait avec moi », relate-t-elle.

Pire journée

Le tunnel noir a de nouveau pris forme, mais rapidement, Anne Marcotte s’est juré que plus jamais personne ne jouerait avec son destin. Elle devait se prendre en mains. « Je me suis lancée en affaires la pire journée de ma vie, mais c’est extraordinaire parce que j’avais tout à gagner. »

Les paiements de fin du mois, au lieu de la stresser, la motivaient à faire preuve de créativité et d’audace. « Walt Disney, un grand entrepreneur, a dit que tout le monde avait besoin de deadlines, on en a besoin pour avancer », indique-t-elle.

Après tout, on n’attend pas les miracles, on les fait. Le miracle est arrivé avec Marcotte Multimédia, entreprise spécialisée dans la conception et la réalisation de sites internet. Il s’agissait d’un secteur précurseur, puisqu’à l’époque, le taux de connectivité n’était que de 5 % au Québec !

Elle parvient à recruter de nombreux clients d’envergure, dont plusieurs détaillants. Ambitieuse, elle obtient une place dans une mission du gouvernement du Québec en Chine, dirigée par Lucien Bouchard, qui était alors premier ministre.

Après 10 ans d’opérations – l’équivalent de 20 ans tant elle a travaillé, lance-t-elle –, une offre se présente. « Je n’ai jamais voulu vendre mon entreprise [...], mais un bon entrepreneur doit savoir quand c’est le bon moment d’entrer, mais aussi de sortir d’un marché. »

Ç’a été une belle transaction « win-win », relate celle qui a ainsi pu joindre le club sélect des millionnaires québécois. Mais au lieu de filer le parfait bonheur, la femme d’affaires a subi une dépression. « Je me suis sentie comme une feuille d’automne [...], je n’avais plus de repères. »

Des commentaires l’ont blessée, elle a dû se reconstruire. Pour son fils, elle s’est dit qu’elle devait se remettre en mouvement. Elle est très fière aujourd’hui de ce que ce dernier, ado à son tour, est devenu. Une phrase en particulier l’a alors guidée : « Si vous ne prenez pas un risque par jour, c’est que vous ne risquez pas assez. » Alors elle s’est mis en tête de monter une émission de télévision sur l’entrepreneuriat, pour partager cette belle expérience et faire connaître des entrepreneurs (voir autre texte).

Après la tragédie de Lac-Mégantic, elle imagine aussi un concept d’émission pour venir en aide aux commerçants de l’endroit. De fil en aiguille, elle parvient in extremis à trouver un diffuseur. L’expérience s’est avérée très enrichissante sur le plan humain.

Urgence de vivre

Dans la cinquantaine, c’est aussi l’heure des bilans. « Dans toute cette histoire, que je referais demain matin parce que je suis la somme de tout ça, peut-être que, quelque part, je me suis quand même oubliée dans tout ça. [...] À force de se poser des questions, la vie est bonne et t’amène quand même certaines réponses. »

D’ici là, l’entrepreneure reste en mouvement et reste connectée avec les jeunes qui vivent la même passion. Elle examine aussi différentes possibilités, poussée par une grande urgence de vivre.

En rafale

Parrainage d’entrepreneurs

Après la vente de son entreprise, Anne Marcotte cogne à plusieurs portes dans le but de trouver un diffuseur. Elle signe finalement une entente avec le réseau devenu depuis MAtv. L’aventure de VoirGRAND.tv a duré six ans, et Anne Marcotte en conserve 1500 portraits d’entrepreneurs passionnés. Le premier de ces portraits, Nicolas Duvernois, est par ailleurs devenu un grand ami et partenaire d’affaires. L’inventeur d’une vodka sacrée à plusieurs reprises meilleure au monde l’inspire beaucoup. Avec Philippe de Gaspé Beaubien III, ils ont fondé en 2016 l’organisme Adopte inc., mouvement qui donne un coup de pouce aux jeunes entrepreneurs. Jusqu’à ce jour, 75 jeunes ont ainsi été parrainés.


Conférencière et dragonne

Ces dernières années, Anne Marcotte a présenté de nombreuses conférences, en plus d’écrire des chroniques dans différents médias et de participer à l’émission Dans l’œil du dragon, à titre de dragonne invitée. Elle planche aussi sur un projet de livre. Puis, elle a aussi pensé à la politique, mais n’est pas certaine d’être « faite pour ça ».