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Deux nouveaux témoins creusent le trou de Donald Trump en confirmant le «quid pro quo» dans l'affaire ukrainienne

Deux nouveaux témoins creusent le trou de Donald Trump en confirmant le «quid pro quo» dans l'affaire ukrainienne
AFP

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Selon deux nouveaux témoins crédibles, l’aide militaire à l’Ukraine était conditionnelle à une enquête visant à entacher un rival politique de Trump.  

Coup sur coup, deux témoins extrêmement crédibles affirment qu’il y a eu quid pro quo. Dans la relation établie avec le président de l’Ukraine suite à son élection au printemps, il était clair que l’aide américaine dont l’Ukraine a un besoin vital pour contrer la menace militaire russe en Crimée était conditionnelle à l’établissement d’une enquête dont l’unique but était de nuire à la campagne de Joe Biden en entretenant des doutes sur les agissements de son fils Hunter qui était associé à une entreprise gazière de ce pays.     

Il faut rappeler d’entrée de jeu que les faits et gestes du fils de Biden ont été examinés à la loupe par une multitude de reporters indépendants. Mis à part le fait que son association avec des intérêts d’affaires étrangers quand son père était vice-président présentait une apparence de conflit d’intérêts (rappel en passant: la famille Trump n’a pas interrompu ses activités à l’étranger depuis 2016) les enquêtes menées sur les activités de Hunter Biden n’ont trouvé aucune preuve d’actions illégales (pour la vérification des faits, voir notamment ici, ici, ici, et ici, entre autres).    

Un proche de Trump admet le quid pro quo  

Le pas-très-gauchiste Wall Street Journal rapporte de source sûre que l’ambassadeur américain à l’Union européenne Gordon Sondland, en réponse à la question à savoir s’il y avait un quid pro quo entre la décision de verser l’aide militaire américaine et l’engagement de tenir une enquête impliquant directement les Biden, père et fils, Sondland a répondu «qu’à son avis la réponse est oui». Sondland est un homme d’affaires milliardaire qui a obtenu le poste d’ambassadeur à UE par ses généreux dons à la campagne et au comité d’inauguration de Donald Trump. En vertu de la confiance qu’il avait en sa loyauté politique, Sondland a été désigné par Trump pour gérer la relation avec le nouveau président ukprainien.     

Ce témoignage est venu s’ajouter à celui de l’ambassadeur par intérim en Ukraine, William Taylor, qui aurait aussi témoigné dans le même sens, pour être ensuite accusé par Trump d’être un traître à la solde du «deep state» et un «Never Trumper» (ce qui est, au mieux, loufoque). Qu’un homme de confiance aussi proche de Donald Trump comme Gordon Sondland affirme la présence d’un lien de conditionnalité entre l’aide militaire et un sérieux coup de pouce à la campagne présidentielle de Trump est extrêmement incriminant pour le président. Les partisans du président ne pourront certes pas l’accuser d’être un «Never Trumper». Au mieux, ils reconnaîtront peut-être qu’il cherchait à s’épargner à lui-même un long séjour à l’ombre s’il commettait une parjure devant le Congrès.     

Un militaire à la réputation impeccable en rajoute  

Hier soir, une autre révélation accablante pour le président Trump est venue s’ajouter à ce témoignage de Sondland. Le colonel à la retraite Alexander Vindman, qui a écouté l’appel téléphonique entre Trump et son vis-à-vis ukrainien en tant que directeur des affaires européennes au Conseil national de sécurité, a publié l’énoncé d’introduction de son témoignage au Congrès ce matin, où il fait part sa grave préoccupation pour ce qui lui est apparu sans l’ombre d’un doute comme un quid pro quo.     

Selon l’énoncé publié par Vindman, un spécialiste de l’Ukraine (d’où il a immigré à l’âge de trois ans), le fait d’entremêler l’aide militaire et la politique interne au bénéfice du président en poste compromet gravement les intérêts stratégiques des États-Unis en Europe centrale. Il a donc décidé de passer outre à l’ordre de non-collaboration qui frappe tous les membres de l’exécutif dans le cadre des procédures de destitution pour vider son sac ce matin à huis-clos devant la commission du Congrès.     

Depuis la publication de son énoncé extrêmement incriminant pour le président, Vindman est accusé par les médias de droite d’être un espion à la solde de son pays d’origine. Non seulement de telles accusations sont ridicules lorsqu’on considère le passé exemplaire de ce militaire blessé en Irak et décoré pour sa bravoure au combat, mais il y a de fortes chances que cette mise en doute de la loyauté d’un militaire de cette trempe soit perçue comme une insulte par les millions de militaires et vétérans américains issus de l’immigration ou de souche récente.    

Une affaire à suivre  

Il faudra donc porter une attention particulière aux témoignages de Sondland et Vindman, qui seront publiés bientôt, lorsque le comité d’examen des faits liés à la procédure d’impeachment aura terminé ses interrogatoires à huis-clos et entreprendra la phase publique de l’enquête préliminaire, après un vote sur les procédures qui devrait être tenu à la Chambre des représentants jeudi.     

Avec de tels témoignages bétonnés et les preuves qu’on a déjà sous les yeux sous la forme d’une retranscription partielle des échanges entre Trump et le président ukrainien Volodymyr Zelensky, Donald Trump aura beau se démener comme un diable dans l'eau bénite et tweeter tant qu'il voudra, les républicains qui choisiront quand même de fermer les yeux sur un abus de pouvoir qui s’annonce flagrant de sa part s’exposeront à un jugement sévère de l’électorat et de l'Histoire. Sa seule planche de salut serait qu'un bloc inamovible de républicains poussent l'aveuglement partisan et le culte de la personnalité jusqu'à considérer de tels agissements comme normaux et acceptables de la part de leur président, ce qui est malheureusement loin d'être entièrement exclus...    

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM