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Financement du PLQ: Nathalie Normandeau voulait s’expliquer à l’UPAC

L’ancienne politicienne libérale a blâmé les policiers parce qu’ils ont renoncé à la rencontrer avant de l’arrêter

<b>Nathalie Normandeau</b><br />
Ancienne vice-première ministre
Photo d'archives, Stevens LeBlanc Nathalie Normandeau
Ancienne vice-première ministre

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En colère et en pleurs le jour de son arrestation, l’ancienne ministre libérale Nathalie Normandeau a soutenu avoir offert de rencontrer l’UPAC pour s’expliquer, trois ans avant son arrestation en 2016.

Ces révélations sont contenues dans le livre PLQ inc., écrit par notre Bureau d’enquête, qui est en librairies depuis mardi.

Le 17 mars 2016, Mme Normandeau est arrêtée à son domicile par l’Unité permanente anticorruption (UPAC), en même temps que six autres personnes. Parmi elles, se trouvent également des dirigeants du cabinet de génie-conseil Roche, dont l’ex-ministre libéral Marc-Yvan Côté.

<b>Marc-Yvan Côté</b><br />
Ex-ministre
Photo d'archives, Didier Debusschère
Marc-Yvan Côté
Ex-ministre

Comme c’est le cas dans ce type d’opération d’envergure, les policiers procèdent simultanément, au petit matin.

Dans la salle d’interrogatoire où elle se retrouve, Mme Normandeau blâme les policiers pour leur refus de la rencontrer, ce qu’elle leur avait proposé quelques années avant son arrestation. Les documents obtenus par notre Bureau d’enquête montrent qu’elle n’est pas la seule dans cette situation, parmi les personnes arrêtées avec elle ce jour-là. Mais elle est en colère.

 

  • Notre journaliste Alexandre Robillard était à Dutrizac sur QUB radio:

 

Un enquêteur qui l’a arrêtée, constatant à quel point elle est bouleversée, notera dans son calepin qu’il craint pour son «bien-être» et sa «sécurité».

Notre Bureau d’enquête a eu accès à des documents policiers qui racontent, minute par minute, cette journée durant laquelle l’ex-vice-première ministre répétera à plusieurs reprises que sa «vie est finie».

Pouvoir discrétionnaire

Ces arrestations, largement médiatisées, sont survenues dans le cadre des enquêtes Joug et Lierre de l’UPAC, qui s’intéressent à l’implication de la firme d’ingénierie Roche et d’autres entreprises dans le financement du Parti libéral du Québec.

Selon les policiers, le cabinet de Mme Normandeau, alors qu’elle était aux Affaires municipales, a accordé des subventions à des projets impliquant notamment Roche.

L’UPAC note dans ses analyses que les contributions politiques à Mme Normandeau ont doublé, de 2004 à 2007, «essentiellement» grâce à «du financement par les firmes».

Dans son témoignage devant la commission Charbonneau, en juin 2014, Mme Normandeau avait dû expliquer ses décisions de hausser des subventions dans une trentaine de projets d’infrastructures reliés au traitement de l’eau, malgré les avis contraires de fonctionnaires dans certains cas.

«Je ne pense pas que c’est abuser de son pouvoir discrétionnaire», avait-elle déclaré en faisant valoir que ses interventions s’étaient limitées à 4,5 % des dossiers.

Par la suite, les enquêteurs poursuivent leur travail. Jusqu’à ce matin du 17 mars 2016, où la vie de Mme Normandeau bascule.


♦ Trois ans et demi plus tard, Nathalie Normandeau fait toujours face à des accusations d’abus de confiance, de corruption et de fraude. Elle et Marc-Yvan Côté n’ont toujours pas subi leur procès.

 

PLQ inc., un livre-choc de notre Bureau d’enquête

<b>Nathalie Normandeau</b><br />
Ancienne vice-première ministre
Photo Martin Chevalier

 

 

LE RÉCIT DE L’ARRESTATION DE L’EX-VICE-PREMIÈRE MINISTRE

En interrogatoire avec le sergent-enquêteur Carl Boulianne dans les heures suivant son arrestation, le 17 mars 2016, l’ancienne vice-première ministre du Québec Nathalie Normandeau a reproché à la police de ne pas lui avoir donné l’opportunité de donner sa version des faits depuis trois ans.
Photo courtoisie
En interrogatoire avec le sergent-enquêteur Carl Boulianne dans les heures suivant son arrestation, le 17 mars 2016, l’ancienne vice-première ministre du Québec Nathalie Normandeau a reproché à la police de ne pas lui avoir donné l’opportunité de donner sa version des faits depuis trois ans.

17 MARS 2016

6 h 06

Le lieutenant-détective Yannick Collins, du Service de police de la Ville de Montréal, et le sergent-enquêteur Carl Boulianne, de la Sûreté du Québec, entrent dans l’immeuble où réside Nathalie Normandeau à Québec.

6 h 08

Mme Normandeau ouvre la porte de son appartement aux deux policiers. Elle est seule. Les policiers expliquent qu’ils ont un mandat d’arrestation.

6 h 10

Mme Normandeau est mise en arrestation par le lieutenant-détective Collins. «Beaucoup de larmes, mais de façon calme», note le policier dans son calepin. Il écrit qu’elle a «bien compris la situation, mais pas le pourquoi».

«Je ne me suis jamais mis d’argent dans les poches. Ma vie est finie. Ma famille, mes parents, ma vie est finie», dit-elle.

Les enquêteurs la laissent se «remettre de ses émotions» pendant «quelques minutes».

6 h 18

Mme Normandeau est autorisée à appeler son avocat, Maxime Roy, à qui elle laisse un message.

6 h 21

Me Roy rappelle sa cliente. Le lieutenant-détective Collins lui explique la raison de la présence des policiers. Selon lui, il serait «préférable» que Mme Normandeau les suive au quartier général de la Sûreté du Québec (SQ), à Québec. L’ancienne ministre libérale prend ensuite le téléphone et va dans sa chambre pour parler avec son avocat. Les deux policiers sortent dans le couloir à l’extérieur de l’appartement en laissant la porte entrouverte. «Impossible d’entendre», note le lieutenant Collins.

6 h 40

Mme Normandeau a terminé son appel. Elle accepte de suivre les policiers.

6 h 50

Les policiers sortent avec leur prévenue, qui n’est pas menottée.

6 h 57

En chemin, Mme Normandeau est autorisée à aviser par téléphone son employeur, la station de radio FM93, qu’elle ne pourra pas animer son émission quotidienne.

7 h 15

Arrivée au quartier général de la SQ. Après vérification qu’il n’y a aucun journaliste, ils entrent tous les trois par l’entrée principale.

7 h 35

Mme Normandeau est assise dans une petite salle d’interrogatoire derrière une table. Les coudes appuyés sur la table, elle se tient, immobile, la tête dans les mains.

7 h 38

Le sergent-détective Boulianne vient la rejoindre. Il s’exprime doucement, avec précaution, sur un ton qu’il conservera tout le long de leurs échanges. Il explique que l’interrogatoire est filmé. Le policier propose à la femme de récapituler la séquence des événements à partir du moment où son collègue et lui ont frappé à sa porte.

«Vous vous êtes présentés. Je me suis assise et j’ai encaissé le coup», dit-elle.

«Je pense qu’émotivement, ça a été assez difficile pour vous», souligne M. Boulianne.

«Oui», admet-elle.

7 h 50

Le policier lui explique chacun des huit chefs d’accusation retenus contre elle, dont fraude, abus de confiance, complot et corruption. L’ex-ministre demande de quoi écrire. On lui offre un stylo. Elle se tient bien droite et prend des notes en écoutant. Le sergent-enquêteur Boulianne lui explique ce que signifie le mot «contrepartie».

«Vous avez dit ce matin vous ne vous êtes pas mis d’argent dans les poches. C’est vrai. La contrepartie c’est le financement que vous avez obtenu pour le PLQ [Parti libéral du Québec]. C’est de cet argent dont on parle dans le dossier», dit-il.

Le policier poursuit en parlant de subventions qui n’auraient pas dû être données ou qui l’ont été « à l’encontre de décisions de fonctionnaires ».

«Les fonctionnaires ne décident pas, les fonctionnaires recommandent», laisse tomber l’ex-politicienne.

«C’est relié à ça», répond le policier.

8 h 07

Mme Normandeau demande la liste des dossiers de subventions dont il s’agit. Le policier lui répond que cela sera possible plus tard.

8 h 09

Toujours avec précaution, le sergent-enquêteur Boulianne lui demande comment elle se sent.

«Pas très bien, vraiment pas très bien. J’estime que j’ai fait mon travail de ministre. C’est tout», dit-elle.

«Pour vous donc, ce que je vous ai expliqué, vous avez seulement fait votre travail?» renchérit Boulianne.

«Mon avocat n’est pas ici et tout ce que je dis pourra être retenu contre moi», précise l’ex-ministre en réclamant de pouvoir consulter son avocat avant de répondre.

8 h 11

Mme Normandeau raconte qu’elle aurait souhaité que l’UPAC lui offre la possibilité de donner sa version avant de l’arrêter.

«Je veux bien collaborer avec vous mais pas dans ces circonstances», dit-elle.

Elle soutient avoir téléphoné au commissaire Robert Lafrenière pour lui proposer une rencontre, environ trois ans plus tôt. Un «adjoint» l’a rappelée, mais l’UPAC n’a pas donné suite.

8 h 15

Dans son calepin, le lieutenant-détective Collins, qui suit de l’extérieur le déroulement de l’interrogatoire, écrit que des vérifications ont été faites auprès du policier à qui Mme Normandeau avait fait sa proposition. Il note que celle-ci avait exigé la présence de son avocat.

8 h 19

On frappe à la porte de la salle d’interrogatoire. Le sergent-enquêteur Boulianne s’excuse auprès de Mme Normandeau et sort.

8 h 23

Le policier revient et lui transmet les informations obtenues par son collègue. Combative, Mme Normandeau soutient qu’elle n’a pas exigé d’être accompagnée par son avocat.

«Je ne me souviens pas du tout d’avoir imposé de conditions», dit-elle.

«Dans ce type de rencontre là, on ne fait pas de rencontres avec des avocats», explique le policier.

8 h 30

Le sergent-enquêteur Boulianne invite une nouvelle fois l’ex-ministre à s’expliquer. Elle répond pourquoi elle ne le fera pas. Elle pointe le document où sont écrits les chefs d’accusation contre elle.

«Ça, c’est très lourd de conséquences», dit-elle, avec une colère contenue.

«Ma vie vient de s’effondrer ce matin.»

Sa colère l’emporte. Des sanglots dans la voix, elle se plaint que la présomption d’innocence n’existe pas. Elle sera « condamnée avant d’avoir été formellement accusée ».

«Ma vie vient de s’écrouler», répète-t-elle.

8 h 36

Le policier sort chercher des mouchoirs qu’il revient poser sur la table. En pleurs, Mme Normandeau est effondrée. Il la laisse seule.

8 h 39

Le sergent-enquêteur Boulianne revient brièvement. Avant de ressortir, il lui explique qu’ils ont amorcé les procédures pour sa remise en liberté.

8 h 41

Le policier Boulianne vient lui remettre son téléphone et la prévient que l’enregistrement vidéo se poursuit. Il la laisse seule. Mme Normandeau demeure immobile, accoudée à la table, la tête entre les mains.

9 h 02

Le policier la tient au courant de l’avancement des démarches. On prépare sa prise d’empreintes digitales, lui explique-t-il avant de repartir.

9 h 03

Mme Normandeau saisit son téléphone posé devant elle sur la table par le policier il y a une vingtaine de minutes. Elle fait défiler les pages sur son écran et se met à pleurer longuement.

9 h 16

Mme Normandeau s’est ressaisie. M. Boulianne revient avec des documents. Il s’agit de sa promesse de comparaître et ses conditions de remise en liberté, qu’il lui fait signer. Aucune restriction territoriale, lui précise-t-il. «Vous pouvez voyager.» Elle plie ses documents et les met dans son sac.

9 h 22

Le lieutenant-détective Collins note que l’interrogatoire est terminé.

9 h 30

Le policier Collins écrit qu’il a consulté un collègue «pour lui expliquer la vulnérabilité de Mme Normandeau». Selon lui, il ne faut pas la laisser partir seule.

M. Collins suggère «qu’elle soit remise à une personne afin d’assurer son bien-être et sa sécurité». Il reçoit l’autorisation «pour des raisons humanitaires, de la reconduire chez elle où son conjoint sera avec elle».