/opinion/blogs/columnists
Navigation

40 nuances de Roberge

Chapitre 1 : La bureaucratie

40 nuances de Roberge
Photo d’archives, Simon Clark

Coup d'oeil sur cet article

- Avec la collaboration de Marc St-Pierre  

Pour la grande majorité des citoyens, la disparition des commissions scolaires au profit des centres de services s’avère un bon coup du gouvernement. S’il faut en croire le contribuable, nous aurons enfin un système efficace.   

Grâce au projet de loi 40, vous croyez que c’est la fin de la bureaucratie. Vous croyez que vos taxes et vos impôts seront maintenant utilisés à bon escient. Vous croyez que refondre la structure va améliorer la réussite des élèves.  

Vous croyez aussi au Père Noël ?   

Et qu'est-ce que la bureaucratie dans les faits ?   

Ce n'est rien d'autre que l'ensemble des fonctionnaires ou des employés affectés à des tâches administratives. Au sens péjoratif, c'est aussi le pouvoir politique des bureaux, des chefs de service et l'influence abusive de l'administration.   

Pour ce qui nous intéresse, la bureaucratie en éducation, c'est l'ensemble des personnes qui travaillent au ministère de l'Éducation, dans les centres administratifs des commissions scolaires et le personnel administratif des écoles.  

Je vous rappelle que dans la réforme annoncée, pas un seul de ces fonctionnaires ne perdra son emploi, c'est ce qu'a promis le ministre.   

On ne peut donc prétendre que ce projet de loi réduira la bureaucratie : il ne fait que remplacer des élus par d’autres élus qui continueront de diriger une organisation dont les pouvoirs demeurent sensiblement les mêmes.   

Les « vrais » experts  

Le nouveau conseil d’administration (CA) du futur centre de services comptera 16 membres fixes dont 8 parents d’élèves et 4 membres de la communauté.   

Il restera donc 4 sièges pour les experts de l’éducation.   

Une honte. Un non-sens.   

En guise de comparaison, un seul usager siège au CA d’un hôpital. Vous croyez vraiment qu’on laisserait les patients diriger la machine ?   

Non. On sait que le ridicule tue.  

Mais bon, soyez sans crainte. Le CA du centre de services pourra compter sur près d'une dizaine de comités afin de l’assister dans sa lourde tâche. 

Une autre grande avancée bureaucratique.

Diversion 101  

Ce projet de loi, sous sa forme actuelle, est un dangereux fourre-tout d’environ 90 pages. Une technique très habile de la part du gouvernement.   

Pendant que tout le monde regarde le spectacle à gauche, soit l’abolition des commissaires et des élections scolaires, du côté droit, dans l’angle mort, arrive le train à toute vitesse.  

D’abord, le projet de loi 40 vise « l’assouplissement des conditions permettant d’inscrire son enfant dans l’établissement d’enseignement qui répond le mieux à ses besoins et intérêts ».   

En d’autres mots, la notion de territoire disparaît de la carte. Le client pourra choisir son école parmi toutes les offres disponibles dans un nouveau marché scolaire digne de ce nom.   

Ensuite, le projet de loi prévoit en détail les modalités de fusions des territoires des centres de services et la mise en commun des services et des ressources... même avec des écoles privées !  

Ce qui nous ramène inévitablement aux idées de la défunte Action démocratique du Québec (ADQ).  

C’était en 2002. La soudaine montée de popularité de l'ADQ propulse alors l'idée des bons d'études. Le programme du parti est clair :   

« Chaque parent recevra un bon correspondant à la subvention gouvernementale accordée pour leur enfant. Les parents auront alors la liberté de choisir à quelle école primaire ou secondaire, publique ou privée, de leur quartier ou d'un autre, avec un projet pédagogique particulier ou non, ils inscriront leur enfant et remettront ce bon lors de l'inscription. »   

L’objectif, selon la vision de l’ADQ, était de redonner aux parents le pouvoir « de décider de ce qui est bon pour leurs enfants ».   

Un but fort discutable.  

L’Éducation est avant tout un bien public qui doit servir la société québécoise : confier sa gouvernance à ses seuls usagers est une dérive qui n’est pas sans conséquence puisqu’elle accentue la marchandisation de l’éducation publique.   

Éminence grise  

Dans son livre de 2016, Jean-François Roberge affirme, sans trop de nuances, qu’il rêve d’un système d’écoles autonomes.  

À la CAQ, derrière le ministre Roberge planent les ombres de Mario Asselin et Youri Chassin.  

« Mario Asselin, c'est l'idée de modéliser l'école publique sur la « très performante école privée », laquelle fait globalement abstraction de son élitisme, de ses modalités de triage des clientèles, de son clientélisme et de ses tendances notables à augmenter les clivages sociaux. »   

Youri Chassin a servi l’Institut économique de Montréal – un think tank de droite – pendant des années. Et présentement, monsieur Chassin est un peu trop discret à mon goût.   

Bref, le projet de loi 40 semble constituer le premier pas déterminé des amants de la concurrence à tout prix en éducation.   

Des éléments importants s’y trouvant nous rapprochent de la privatisation étatique de l’école publique.  

Selon le plan prévisible de la CAQ, ce pas de plus vers la marchandisation extrême de l’éducation se fera au lendemain des prochaines élections provinciales.  

La loi 40 permettra au ministre de l’Éducation d’agir en ce sens.  

Boom !  

Cette lumière spectaculaire qu’on aurait pourtant crue voir pendant tout ce temps n’était en fait rien d’autre que celle du train qui nous aura passé sur le corps.