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Mathieu Bock-Côté se trompe

Mathieu Bock-Côté se trompe
Photo AFP

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La chronique de Mathieu Bock-Côté, parue samedi dernier dans Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec, n’est pas à son honneur. J’ai souvent du plaisir à le lire, mais là, vraiment, il se complaît dans de fausses démonstrations qui méritent rectification.  

Indépendance  

Pour faire avancer une idée, il faut en parler. Penser le contraire relève de la pensée magique ou du déni. Non pas en parler de façon désincarnée, comme il se plaît à l’écrire, mais pour expliquer, oui pour chacun des sujets qui ont un lien — il y en a vraiment beaucoup vous seriez surpris —, les avantages dont bénéficieront les Québécois et les Québécoises à contrôler à 100% leur gouvernement. En parler aussi pour se préparer à exercer ces nouveaux pouvoirs.  

Lorsqu’il argue que la stratégie qui consiste à parler d’une idée pour la faire avancer «conduit les indépendantistes dans un univers parallèle, où ils se parlent entre eux», c’est archifaux et c’est exactement le contraire de la réalité. Parler d’indépendance au grand public et non pas juste dans les forums d’initiés, c’est ce qui permet de décloisonner les univers, justement.  

«...Un jour les Québécois finiront bien par comprendre.» En insinuant que la stratégie que je propose de parler d’indépendance, qui était aussi celle de Parizeau (avant, pendant et après) et de Bourgault, est basée sur la prémisse que les Québécois ne comprennent pas et qu’il suffit de faire des incantations à répétition pour qu’ils finissent par comprendre, Mathieu Bock-Coté fait dans la démagogie pure et peut-être aussi de la projection. Au contraire, j’ai une grande confiance en l’intelligence citoyenne. Mais cette intelligence ne peut s’exercer si les informations ne sont pas disponibles. Les citoyens et citoyennes sont tout à fait capables de choisir entre deux options, la meilleure pour eux. Mais lorsqu’on ne leur présente que la seule option canadienne, comment peuvent-ils choisir l’option de la République du Québec? Il est là, le problème! C’est le rôle et la responsabilité des leaders indépendantistes de présenter l’option de la République du Québec, non? Comment se fait-il qu’ils ne le fassent pas??  

Legault  

Ce que Mathieu Bock-Côté appelle «le détour autonomiste» est en fait une impasse provincialiste. Le Québec s’est fait dire non de nombreuses fois dans le passé et nous avons frappé à plusieurs reprises les limites du Canada. Pire, on a reçu des gifles et cela n’a pas créé, par magie, notre nouveau pays. Legault, comme Bourassa et comme bien d’autres, travaille à améliorer la province du Québec à l’intérieur du régime canadien. C’est un projet légitime pour ceux et celles qui croient aux miracles. Actuellement, le Québec recule à l’intérieur du Canada. Il perd de plus en plus d’influence et les choix économiques canadiens défavorisent continuellement le Québec. L’indépendance, c’est de travailler à sortir du Canada. C’est un projet incompatible avec celui de vouloir améliorer le régime canadien. Et c’est une grande erreur de logique que de penser que l’indépendance, c’est l’aboutissement de l’amélioration de la province du Québec dans le Canada.  

Résultats du Bloc  

Concernant les résultats du Bloc: je n’ai porté aucune accusation. J’ai simplement fait un constat basé sur le discours qu’Yves-François Blanchet a livré le soir de l’élection, je n’ai rien inventé. À 7 m 37 s : «Pour cette fois, la souveraineté n’est pas notre mandat.» C’est très clair. Il a aussi affirmé 7 m 12 s: «Un Parlement [canadien] que nous [le Bloc] devrons faire fonctionner.» «Soyons toutefois de bons amis», a-t-il ajouté à 10 m 40 s . Finalement, à 13 m 10 s, il conclut: « Notre désir de collaboration est assuré, j’en attends autant des autres partis. » Limpide comme de l’eau. Il choisit de travailler à l’intérieur du régime canadien et non pas de travailler à en sortir. C’est aussi un choix qu’il fait de garder l’indépendance juste pour les réunions internes au mouvement, mais de la tasser du discours public. Ces choix, clairement, je ne les partage pas.  

Martine Ouellet, Ex-cheffe du Bloc québécois  

Réplique à Martine Ouellet  

J’ai de l’estime pour Martine Ouellet. C’est une militante infatigable de la cause de l’indépendance, qui est aussi la mienne. Elle garde la flamme du pays vivante et convainc bien des militants de poursuivre leur combat même si les temps sont durs. C’est méritoire.  

Mais au fil des ans, j’en suis arrivé à une conclusion. L’indépendance n’arrivera pas au terme d’une longue démarche pédagogique sous un ciel paisible, où les souverainistes auront convaincu 50% + 1 des électeurs de voter Oui, un à la fois. L’histoire des peuples ne s’écrit pas de manière aussi simple. Elle a besoin d’événements-symboles, pour reprendre la formule du philosophe Jean Roy. Si l’indépendance doit advenir, et elle adviendra, c’est au terme d’une crise de régime, qui révélera les contradictions structurelles de la fédération canadienne.   

Je suis convaincu d’une autre chose: cette crise prendra forme autour de ce qu’on appelle la question identitaire. C’est elle qui recharge existentiellement la politique, aujourd’hui. De ce point de vue, la loi 21 est la meilleure chose qui soit arrivée à la cause souverainiste depuis longtemps. En elle-même, elle était légitime et nécessaire, évidemment. Mais en plus de cela, elle représente un geste de souveraineté implicite qui entre en contradiction radicalement avec l’ordre canadien, qui repose sur une adhésion quasireligieuse au multiculturalisme.   

Avec la loi 21, les Québécois ont rompu avec le multiculturalisme canadien. Il faudra utiliser la loi 21 comme un socle, et pousser toujours plus loin la construction de la société distincte québécoise dans la fédération, comme le dirait Christian Dufour. Tôt ou tard, le régime canadien se braquera. Notre existence comme peuple lui est insupportable. Il suffit que les Québécois agissent comme une nation pour qu’ils se fassent accuser de suprémacisme ethnique. On le voit déjà au Canada anglais.  

Les Québécois, de bonne foi, auront cherché à faire valoir leurs aspirations à la laïcité dans la fédération. De bonne foi, ils auront cherché à affirmer leur identité. Ils redécouvriront alors que le cadre canadien est un corset qui les étouffe. Et cette crise, pour prendre une comparaison historique, aura probablement les effets d’un nouveau Meech. Elle créera les circonstances historiques exceptionnelles nécessaires pour que l’indépendance revienne au cœur de la vie politique et que les Québécois renouent avec elle.   

Martine Ouellet dira que nous avons déjà démontré cent fois l’impossibilité d’un destin québécois au Canada. C’est juste. Mais les peuples oublient, et les Québécois ont perdu la mémoire de leur subordination politique. Le régime fédéral a travaillé à les canadianiser et à désubstantialiser leur identité. Ils doivent refaire l’expérience des limites insurmontables du Canada.  

Je ne sais pas si cette crise arrivera dans le présent mandat, ou dans le prochain, plus probablement, mais elle arrivera. C’est elle qui peut nous conduire au pays. Je ne sais pas si, dans ce contexte, les autonomistes au pouvoir feront le choix de rompre avec leur fédéralisme circonstanciel. C’est possible. La conversion de François Legault à l’autonomisme est sincère, mais superficielle. Il pourrait bien décider, devant la crise, de renouer avec ses plus vieilles convictions, ses plus profondes aussi. Il se pourrait aussi que bien des caquistes, ayant joué de bonne foi le jeu du Canada, se rendent compte que le seul avenir qu’il nous réserve est de nous transformer en minorité ethnique résiduelle condamnée aux lamentations impuissances. Il se pourrait aussi qu’une telle crise ramène un parti indépendantiste dans notre vie politique. Nul ne connaît l’avenir. Cette crise, assurément, transformerait la donne politique au Québec.  

Une chose me semble certaine, toutefois. D’ici là, les souverainistes doivent s’inscrire au cœur de la dynamique politique actuelle. Loin de bouder le nationalisme autonomiste de la CAQ, ils doivent l’accompagner jusqu’à la crise, tout en rappelant sans cesse son insuffisance. Je constate par ailleurs que le nationalisme de la CAQ commence déjà à s’essouffler. Saura-t-il aller au-delà de la loi 21? Son test des valeurs est ridicule et relève de la communication politique. Et déjà, il propose de rehausser les seuils d’immigration, comme s’il s’excusait de la baisse cosmétique qu’il avait déjà imposé. Le souverainisme ne doit pas regarder de haut le nationalisme caquiste mais le doubler sur la question identitaire.   

Un parti indépendantiste qui saurait parler le langage du nationalisme plutôt que donner des gages au progressisme médiatique oserait en appeler à un vrai renforcement des lois linguistiques, il plaiderait pour une politique d’intégration mettant en valeur le modèle de la culture de convergence, il aurait le courage de rappeler la baisse nécessaire et significative des seuils d’immigration. Il militerait aussi pour un usage généralisé de la clause nonobstant, pour marquer son refus du gouvernement des juges.   

Il y aurait de la place, en ce moment, pour un parti indépendantiste tirant toutes les conséquences de la renaissance du nationalisme québécois. Tel devrait être le sens, aujourd’hui, d’une action politique indépendantiste redéfinissant son action non plus dans la perspective du grand soir référendaire, mais d’un nationalisme militant, posant clairement la question du régime, et poussant, au terme de cela, les Québécois à se poser la question de leur avenir politique. L’avenir du parti souverainiste, aujourd’hui condamné aux marges parlementaires, devrait pour cela nous intéresser.  

C’est la crise de régime qui poussera au référendum gagnant sur l’indépendance, pas l’inverse.  

Mathieu Bock-Côté