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Des policières de Laval font la tournée des bars de danseuses nues et des salons de massage

Deux policières de Laval visitent des bars de danseuses et des salons de massage, afin de s’assurer que les filles qui y travaillent ne sont pas sous l’emprise de proxénètes.
Photo Valérie Gonthier Deux policières de Laval visitent des bars de danseuses et des salons de massage, afin de s’assurer que les filles qui y travaillent ne sont pas sous l’emprise de proxénètes.

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La traite de personnes est le deuxième crime le plus payant au pays. Bien que plus de pimps et plus de « clients » se retrouvent devant la justice, plus de jeunes filles que jamais se retrouvent encore entre leurs griffes.


Sortir une victime des griffes d’un proxénète n’est pas une mince tâche. Deux policières sillonnent donc de nuit des bars de danseuses et salons de massage afin de tendre la main aux jeunes femmes qui pourraient y travailler contre leur gré.

« S’il y a quoi que ce soit, tu peux nous contacter », glisse l’agente Marlène Langevin en tendant une carte professionnelle à une masseuse vêtue d’un sarrau blanc très court.

La jeune femme a pris la carte du bout des doigts, semblant intriguée par la démarche de la policière.

« L’objectif n’est pas d’avoir des réactions immédiatement. On sème des graines. Après, ça mijote dans leur tête », ajoute l’agente Mélissa Carrera.

Les deux policières lavalloises s’occupent du programme Les Survivantes.

Le Journal les a accompagnées lors de leur plus récente tournée. L’escouade Équinoxe, spécialisée dans la surveillance de bars et de la criminalité urbaine à Laval, a aussi participé à l’opération.

« Brebis égarées »

« On leur demande si elles sont bien, si elles connaissent des filles qui travaillent pour des pimps. On leur explique surtout qu’il existe des ressources pour celles qui ont besoin d’aide », relate l’agente Langevin.

Dans un des établissements visités ce soir-là, les danseuses sont âgées de la mi-trentaine. La plupart disent être trop vieilles pour les proxénètes, qui visent davantage les « jeunes brebis égarées ».

À la sortie d’un autre bar, les policières semblent ébranlées. Elles ont reconnu une des danseuses. Une jeune femme rencontrée il y a quelques années... dans un centre jeunesse.

Démarche à long terme

« C’est décevant, on travaille fort pour aider ces filles-là », lance l’agente Carrera, ajoutant que, malgré tout, elle ne perd pas espoir.

Lors de ces opérations, il est rare qu’une fille demande une aide sur le coup. Souvent, elle n’en ressent pas le besoin pour l’instant. D’autres fois, c’est parce que leur proxénète se trouve à quelques pieds d’elle dans le bar, racontent les policières.

« C’est par après qu’on a des retours. Ça nous est arrivé d’avoir des appels un an, parfois deux ans après ce genre d’opération », dit Marlène Langevin.


♦ Créé au Service de police de la Ville de Montréal il y a 10 ans, le projet Les Survivantes a été implanté à Laval en 2013.

 

Banalisation dangereuse

Banaliser la prostitution est le pire obstacle pour enrayer le proxénétisme, estiment plusieurs observateurs. Voici quelques exemples de cette banalisation à outrance.

Bar Innoffensif ?

Les clients des bars de danseuses nues ignorent que plus des trois quarts des filles qui se tortillent devant eux sont ou ont déjà été sous le joug d’un souteneur.

« Aller aux danseuses, c’est présenté comme un divertissement inoffensif. Mais c’est ce qui est en arrière qui est le problème », déplore Jennie-Laure Sully, de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle.

Des mineures y travaillent aussi avec de fausses cartes, surtout à l’extérieur de Montréal, ajoute Nathalie Gélinas, du Centre jeunesse de Montréal.

Les rappeurs

Ce style musical, qui promeut souvent la drogue, l’argent, la misogynie et le proxénétisme, est très présent au Québec. De nombreux jeunes écoutent et s’identifient à des chansons qui parlent de « pute » et de « bitch ».

« Il y a certaines chansons, de rappeurs francophones de Montréal, qui donnent carrément des trucs pour recruter des filles », déplore Mathieu Veer, intervenant pour le 2159, un organisme de Longueuil qui aide de jeunes filles victimes d’exploitation sexuelle.

Pimper = améliorer

« Juste le terme pimp est trop utilisé. Quand on parle de “pimper quelque chose”, c’est pour signifier qu’on rehausse, qu’on améliore. C’est vraiment malheureux parce qu’on banalise, comme si ce n’était pas grave », déplore le chercheur à l’Institut universitaire Jeunes en difficulté René-André Brisebois.

Il réfère notamment à la populaire émission de télévision Pimp mon char (Pimp my ride), animée par le rappeur Xzibit, qui consistait à réparer et relooker une voiture qui tombait en ruines.

Instagram

« La banalisation de jeunes envers la prostitution est mise de l’avant par les starlettes et les influenceurs qui font l’éloge du luxe sur les réseaux sociaux », signale la criminologue Maria Mourani.

Et c’est connu que des proxénètes utilisent les réseaux sociaux pour recruter des filles, s’inquiète-t-elle.

« La jeune va être suivie par quelqu’un qu’elle ne connaît pas, mais dès que cette personne aime ou commente une de ses publications, elle devient une amie à ses yeux. Ça facilite le rapprochement pour un recruteur, qui fait peut-être la même stratégie auprès de 20 ou 30 filles », illustre Isabelle Gélinas, du Y des femmes à Montréal.

Stars du porno

Plusieurs s’inquiètent de voir des émissions de télé mettant en vedette des stars du porno ou des escortes, où on met l’accent sur la richesse et leur train de vie extraordinaire.

« Il y a toute sorte de messages qui montrent ces femmes libérées, indépendantes et riches , qui dépeignent cette industrie comme une bonne aventure », déplore Jennie-Laure Sully, de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle.

« Après avoir entendu des témoignages de survivantes qui m’ont expliqué la misère qu’elles ont eue à se sortir de ce milieu, j’ai de la difficulté à comprendre l’attrait de telles émissions », glisse le député et ancien policier Ian Lafrenière.