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Je n’irai pas voir Barack Obama au centre Bell

Je n’irai pas voir Barack Obama au centre Bell
AFP

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Ce soir, des milliers de passionnés de politique seront au centre Bell pour voir et entendre un orateur au charisme indiscutable. Je n’y serai pas.  

Il y a de quoi se réjouir que Montréal accueille encore une fois chaleureusement une des personnalités les plus marquantes de notre époque. Barack Obama a été un bon président pour les États-Unis, même s'il n'était pas parfait. Son passage au pouvoir a été pour plusieurs l’objet d’une grande déception, alors qu’on aurait souhaité le voir faire beaucoup plus pour réduire les divisions profondes qui déchirent la société et le système politique de son pays. On aurait aussi souhaité qu'il se montre entièrement à la hauteur de la tâche impossible qui lui a été confiée par le sort en politique étrangère, alors que l’attribution d’un prix Nobel en début de mandat faisait grimper les attentes envers lui à des niveaux stratosphériques.    

Cela n'a pas empêché sa présidence d'être l’une des plus conséquentes de l’histoire récente des États-Unis, et pas seulement en raison du symbole qu’a représenté le fait qu’il ait été le premier Afro-Américain à accéder à la Maison-Blanche. Il a aussi présidé pendant quatre ans une administration remarquablement dénuée de scandales, si on exclut les histoires inventées autour du drame de Benghazi et des courriels de sa première secrétaire d’État, en plus bien sûr du seul véritable scandale qui ait touché directement Obama lui-même, qui a soulevé un tollé dans les médias conservateurs pour avoir commis l’affront de porter un complet beige en plein été. La destitution a été mentionnée comme un châtiment possible, mais ce n'était pas assez sévère aux yeux de l'opinion conservatrice scnadalisée par cet impair vestimentaire.    

Quand on le compare...  

Il est aussi évident que la seule comparaison avec son successeur suffit pour une très grande partie des observateurs à élever le piédestal du 44e président. Il a su maintenir tout au long de ses années au pouvoir une attitude qui lui a permis de s’élever au-dessus de la mêlée partisane et de représenter dignement l’ensemble de son pays dans les grandes occasions et sur la scène mondiale. Au plan des accomplissements, il aura permis à son pays de se sortir de la pire récession depuis la Grande Dépression et il aura réussi, là où tant d’autres avaient échoué, à faire passer une réforme de l’assurance-santé qui établit le principe selon lequel tous devraient avoir accès à des soins et à une assurance abordables. On peut aussi se souvenir que ses succès ont été acquis malgré la volonté clairement exprimée du bloc républicain au Congrès de faire obstacle à toutes ses propositions. Malgré tout, il n’est jamais descendu jusqu’à insulter ses opposants ou se moquer de ses adversaires politiques.     

Quand on compare la présidence Obama à l’idéal, on peut être déçu mais quand on le compare à l’actuel président, il y a de quoi être nostalgique de la belle époque. Il y a aussi de quoi être nostalgique lorsqu’on considère seulement ses performances oratoires. Obama est non seulement un tribun redoutablement efficace, mais il est aussi un écrivain de talent, qui a toujours pris soin de mettre lui-même la main à la rédaction de ses discours. On sent dans ses prestations un amour de la langue, une cohérence et une structure dans l’exposé qui sont hors du commun. On sent aussi dans ses discours le souci de s’adresser à parts égale au cœur et à la tête, aux meilleurs sentiments et à l’intelligence de ses auditeurs.     

Si je peux me permettre de traduire bien maladroitement la célèbre expression d'Abraham Lincoln, il sait rejoindre les « meilleurs anges de la nature » de ses auditeurs tout en faisant appel à leur intellect. On ne peut certes pas en dire autant du président actuel, dont les discours font souvent appel aux pires instincts de ses partisans, à la manière d’un leader de culte, tout en massacrant allégrement la langue anglaise et en représentant plus souvent qu’autrement une insulte pure et simple à l’intelligence (voir ici).     

Une belle soirée en perspective  

Bref, j’aurais de très bonnes raison d’aller voir le discours de Barack Obama au Centre Bell, mais je n’irai pas. Ce sera fort probablement un événement passionnant et ceux qui y assisteront seront sans doute très heureux d’avoir rencontré «en personne» l’un des politiciens les plus marquants de notre époque. Au simple plan du spectacle, il a un charisme qui lui permettra sans doute de faire sentir à chaque membre de l’assistance qu’il s’adresse à elle ou à lui personnellement. Tous en ressortiront sans doute avec un brin d’inspiration qui les incitera peut-être à faire un petit quelque chose de plus dans leur propre champ d’engagement communautaire ou politique. Tant mieux.    

Ce sera aussi une très belle soirée pour les mordus de politique américaine (dont je suis). Mais je n’irai quand même pas. Pourquoi? Au risque de répéter ce que je disais il y a quelques mois lors du passage du couple Clinton sur la même scène (N.B. : La suite de ce texte reprend largement ce que j’écrivais à cette occasion il y a un an déjà à propos des Clinton. Je n’ai pas changé d’idée.), tout simplement parce que je ne crois pas que les personnalités publiques devraient monnayer de cette façon leurs apparitions publiques.     

Je n’ai absolument rien contre le fait que des personnalités qui ont marqué une époque puissent écrire des livres qui rendent compte de leurs expériences et de leurs perspectives et qu’elles puissent tirer des revenus considérables de la vente de ces livres. Un livre est un bien tangible. Je possède plusieurs livres de politiciens de tous les horizons et je ne suis nullement offusqué par le fait qu’ils aient pu arrondir confortablement leurs pensions ou faciliter les bonnes œuvres de leurs fondations en vendant des millions de copies de leurs mémoires. En revanche, je suis moins à l’aise avec le fait que des politiciens ou des ex-politiciens reçoivent des montants faramineux pour se donner en spectacle, dont la plus grande partie provient d’entreprises ou de groupes privés en mal d’influence.    

Non à la marchandisation à outrance du service public  

Que dire alors des spectacles comme celui du centre Bell, où des milliers de gens ordinaires paieront une centaine de dollars pour être perchés dans les balcons alors que d’autres se délesteront de plusieurs fois ce montant pour s’approcher de ce grand personnage? Pourquoi pas? S’ils veulent faire un don (sans reçu d’impôt) aux bonnes œuvres de l’ex-président ou permettre à l’ex-président de maintenir un revenu qui lui permet d’évoluer dans la stratosphère des plus fortunés de ce monde, c’est leur affaire. Je ne porte pas de jugement sur ceux qui se paieront ce petit luxe, ni sur les individus qui accepteront un billet d’organisations ou d'entreprises qui en ont acheté des lots (qu’ils prendront évidemment soin de déduire de leur revenu imposable).     

Je crois tout simplement que le lien direct entre des personnalités politiques—actives ou retraitées—et leur public ne devrait pas être monnayé ou considéré comme un spectacle comme un autre. À partir du moment où ce lien devient une marchandise, il perd une bonne partie de sa signification. Mais qu’arriverait-il si les billets étaient distribués gratuitement? Évidemment, ils seraient revendus et le profit de la transaction passerait aux poches des «scalpers». On ne serait pas plus avancés. On ne peut évidemment pas interdire ce genre d’événements non plus. Alors il ne reste que les gestes bien isolés de ceux qui, comme moi, aimeraient bien écouter ce que ces témoins privilégiés de notre époque ont à dire, mais se refusent à participer à une telle marchandisation du service public.     

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM