/weekend
Navigation

Un chassé-croisé épistolaire

Le monde a-t-il fait la culbute ?, Correspondances 3 /1966-1985, Jacques Ferron, Madeleine Ferron, Robert Cliche, Éditions Leméac, 592 pages.
Photo courtoisie Le monde a-t-il fait la culbute ?, Correspondances 3 /1966-1985, Jacques Ferron, Madeleine Ferron, Robert Cliche, Éditions Leméac, 592 pages.

Coup d'oeil sur cet article

La correspondance entre des personnalités littéraires et politiques est très souvent l’occasion de découvrir la part intime de notre histoire. Une part tout aussi intéressante, sinon plus, pour nous, acteurs ou spectateurs.

Ils sont trois, Madeleine Ferron et son frère Jacques, tous deux écrivains en voie de devenir connus sinon célèbres, par leurs écrits romanesques et aussi par leurs interventions dans les médias de l’époque, et le conjoint de Madeleine, donc beau-frère de Jacques, maître Robert Cliche, militant du Nouveau parti démocratique, nommé par la suite juge en chef adjoint à la cour provinciale.

Chez Jacques Ferron, mon préféré, on reconnaît d’emblée l’ironie et l’humour pince-sans-rire du fondateur du parti Rhinocéros. Il n’hésite pas à situer la naissance d’un de ses personnages romanesques, Rédempteur Fauché, dans la capsule spatiale Gemini XIII alors qu’il n’y en eut que douze. « Ce Rédempteur n’apprendra qu’après sa mort son origine quasi divine », écrit-il sans autre explication à Cliche qui lui répond n’y rien comprendre à cette fiction. En effet, comment peut-on apprendre quelque chose après sa mort ? « Tout cela pour te dire que je n’ai pas très bien saisi le sens de ta lettre. Je m’en excuse. Je l’ai pourtant relue », lui répond un Cliche médusé.

Jacques Ferron se servait de ses correspondances pour s’exercer à la fiction. Ses lettres ne sont, en fait, qu’un appendice, une excroissance de ses projets littéraires. Pour les mener à bien, il s’alimente de tout et de rien, fait des événements banals de la vie quotidienne des occurrences symboliques. Ce sont des mines qu’il faut creuser, écrit-il. Pour ce faire, il n’hésite pas à fréquenter les cimetières pour établir les filiations nécessaires à sa démonstration romanesque. D’ailleurs, il avoue lui-même que dans ses chroniques publiées dans L’Information médicale et paramédicale, il « brouillonne », c’est-à-dire qu’il s’exerce à la fiction. « Mais ça me permet d’essayer mes personnages », avoue-t-il candidement.

Contrairement à son mari, Robert Cliche, Madeleine ne se surprend guère des propos souvent loufoques de son frère. Au contraire elle entre dans le jeu et participe à ses extravagances. Elle le relance même, l’invitant, par exemple, à visiter d’autres cimetières, lui causant d’un oncle qui préférait les âmes du purgatoire plutôt qu’un cadran pour le réveiller le matin. « L’autre matin, comme il avait demandé aux âmes de le réveiller aux coups de six heures, il avait reçu à l’instant précisé une grande claque dans la figure. »

Fernandel en curé

Un jour, elle lui fait part de sa découverte d’un chemin de croix tout à fait étrange dans un parc de l’arrière-pays. Cette construction religieuse est adossée « à une chapelle assez vaste, tapissée de reliquaires en argent ciselé, sertis de pierres, de brillants. La plupart datent de plusieurs siècles, furent achetés par un curé canadien d’un noble italien qui avait apostasié ». Le frère la relance à son tour. Il y va de son explication. Ce noble curé « serait parti très vite de l’Italie avec son paquet de reliques, échappant de justesse aux chiens du Vatican. » N’est-ce pas beau ? On croirait voir Fernandel en curé, comme dans les Trois messes basses d’Alphonse Daudet. Et Ferron d’en rajouter un brin, car il est intarissable en matière d’historiettes. Un certain monseigneur Bruneau aurait accepté lesdites reliques. « Les Bruneau, ce n’est pas n’importe qui. Le mont Saint-Bruno leur doit son nom. » Ce curé loufoque avait un jour tenté de prouver devant ses ouailles l’ubiquité divine. « Il s’accroupissait dans la chaire : — Me voyez-vous ? Non, et pourtant je suis là. »

À la lecture de ces 269 lettres entrecroisées, on se rend compte que Madeleine et Jacques ne sont jamais à court d’idées. Et de supputations. Surtout Jacques que Madeleine tente bien souvent de ramener sur le plancher des vaches.