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Atteint par deux balles, le chien exotique de cet homme de Québec a frôlé la mort

Patrick Alexandre, Jessy et un orignal retrouvé par la chienne à Stoneham-et-Tewkesbury cet automne.
Photo courtoisie Patrick Alexandre, Jessy et un orignal retrouvé par la chienne à Stoneham-et-Tewkesbury cet automne.

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Un homme de Québec qui s’adonnait à sa passion, conduire son chien de sang, est toujours sous le choc trois semaines après avoir vu son fidèle compagnon frôler la mort. Il a été atteint par deux balles dans le Témiscouata. La Sûreté du Québec a ouvert une enquête.  

C’est à partir de son chalet à Saint-Pacôme de Kamouraska que, depuis huit ans, il vient en aide à des chasseurs qui ne retrouvent pas le gros gibier sur lequel ils viennent de faire feu.    

Pour y arriver, il compte sur sa fidèle Jessy, un chien de rouge du Hanovre, une race allemande. Un animal si exotique en Amérique que Jessy a été importée de France.    

«C’est un coup de cœur, la beauté du chien, l’acharnement au travail, l’intelligence. C’est la seule race qui a été développée pour la recherche au sang. Elle retrouve en moyenne une vingtaine de bêtes par automne, pour une moyenne de 50%», fait remarquer le fier propriétaire.    

Le déroulement  

Le 21 octobre, le binôme est déjà au travail lorsque M. Alexandre reçoit un autre appel qui les amène, vers 14h30, à Saint-Marc-du-Lac-Long. Il se lance immédiatement avec son chien, et le chasseur qui a requis leur service, sur la piste d’un orignal.    

Patrick Alexandre localise une couche, de la végétation écrasée par un orignal qui s’est couché. «De par les agissements de mon chien, l’orignal venait de se relever, la couche était d’ailleurs chaude en y touchant», note celui qui remarque également d’importantes plaques de sang.    

Jessy est équipée d’un collier avec GPS, son maître la localise à environ 200 m de lui. «Elle jappe, ce qu’elle fait seulement si elle voit un orignal et qu’il est vivant. À l’évidence, l’orignal ne court pas. Il est agonisant», analyse le conducteur.    

C’est à ce moment qu’il entend des VTT qui se dirigent vers les aboiements. M. Alexandre comprend aussi que l’orignal s’est rendu dans le chemin, tout juste en dehors du territoire de chasse de son client.    

L’irréparable  

Il entend les moteurs des VTT tourner au ralenti. «Je me suis mis à hurler: “Tirez pas mon chien, tirez pas mon chien.” J’ai entendu un premier coup de feu. J’ai présumé qu’ils avaient abattu la bête. Mon chien a arrêté de japper à l’instant même. J’étais peut-être à 30 mètres du chemin et 20 secondes plus tard j’ai entendu deux autres coups.»    

«J’ai continué à hurler et une femme m’a répondu: “Oui, on a tiré ton chien. Viens ici qu’on se parle.” La patate me débattait. J’attendais d’avoir un contact vocal avec eux avant d’avancer dans le chemin parce que je ne voulais pas me mettre en danger, je ne savais pas s’ils allaient tirer à nouveau.»    

Patrick Alexandre, Jessy et un orignal retrouvé par la chienne à Stoneham-et-Tewkesbury cet automne.
Photo courtoisie

«J’ai vu les carabines des [trois] chasseurs pointer dans le bois. L’orignal était mort dans le chemin. Mon chien est sorti du bois, à l’endroit où ils pointaient, l’artère de la patte arrière était sectionnée et le sang sortait à chaque battement de cœur. Mon jeune chien de 10 mois que j’entraîne jappait après le groupe de chasseurs. C’était vraiment tendu», raconte M. Alexandre.    

«La femme était enragée. Mais ils se sont ensuite mis à dire qu’ils n’auraient jamais tiré sur mon chien. Je leur ai demandé s’ils savaient ce qu’était un chien de sang, et ils m’ont répondu qu’ils avaient eu recours à ce service à quatre reprises.»    

Loi et civisme  

La loi accorde le gibier à celui qui a effectué le dernier tir mortel, mais habituellement les chasseurs respectent celui qui a à l’origine fait feu sur l’animal.    

«C’est un vol d’orignal. Le chasseur a fait tout en son pouvoir pour récupérer la bête et il se la fait voler pendant que le chien fait son travail. C’est le chien qui leur a donné [en indiquant la position]», regrette-t-il.    

Pour détendre l’atmosphère, le client de M. Alexandre s’est montré très diplomate et a félicité le groupe pour la bête, tandis que le conducteur tentait de soigner son chien, blessé à deux pattes. Il utilise une attache en plastique pour arrêter l’hémorragie à la patte arrière.    

«Je n’ai pas l’impression d’avoir de compassion d’eux et je ne sentais pas de regrets de leur part», dit M. Alexandre au sujet de deux des trois chasseurs. Le troisième semblait cependant perturbé.    

Sauvetage  

La camionnette des clients de Patrick Alexandre arrive finalement. Avec le chien sur ses genoux et un garrot de fortune, il se lance à la recherche d’un vétérinaire.    

Une amie de M. Alexandre, Isabelle Beaulieu, également conductrice de chiens de sang, fait des appels. Les blessures sont trop importantes, le Centre vétérinaire Daubigny, à Québec, est la clinique la plus proche en mesure de prendre soin de Jessy. Il leur a fallu près de quatre heures pour y arriver.    

«Ils ont fait tout un travail. On craignait qu’elle perde sa patte. Des ligaments et l’artère ont été recousus. On va en savoir plus dans 6 à 12 semaines», explique Patrick Alexandre.    

Après sept jours d’hospitalisation, Jessy est revenue à la maison. Elle se rend encore trois fois par semaine chez le vétérinaire pour changer ses pansements, en attendant que la guérison des plaies permette de voir si sa patte pourra être sauvée. Les vétérinaires n’ont pas pu retirer tous les fragments de balle.    

Conséquences  

Même si elle retrouvait une grande partie de ses capacités physiques, la chienne de 5 ans est changée à jamais. Son maître aussi.    

«Elle est rendue craintive. Un claquement de doigts la terrifie. Ce n’est plus ma chienne, fonceuse, que rien n’arrêtait. Les vétérinaires sont unanimes, c’est son coup de grâce en tant que chien de sang.»    

«La passion en a pris un coup. Est-ce que ma femme et mes enfants vont vouloir que je retourne dans le bois? C’est ma passion ou ma famille?», se questionne-t-il.    

«On est reconnu au Québec. On est là pour aider. Mais dans ma tête, c’est inconcevable qu’un conducteur retourne dans ce coin», pense-t-il.    

La SQ  

La Sûreté du Québec a enquêté sur l’incident et confirmé que le dossier est actuellement entre les mains du Directeur des poursuites criminelles et pénales qui décidera si des accusations peuvent être portées.    

Rappelant que c’est la première fois depuis la création de l’Association des conducteurs de chiens de sang du Québec (ACCSQ), il y a 11 ans, qu’un pisteur se faisait tirer, Patrick Alexandre n’a pas voulu dire s’il considérait le geste comme volontaire. Par contre, certains faits qu’il évoque sont troublants.    

«Mon chien a cinq ans d’expérience et n’a jamais été blessé ou chargé par un orignal ou un chevreuil parce qu’il se tient à 20, 25 pieds de la bête. Il va seulement être sur l’orignal lorsque l’animal sera mort. Pourtant, sa laisse a été sectionnée et s’est retrouvée au pied de l’orignal. On tire un orignal à une hauteur de cinq pieds, mon chien fait un pied et demi, et il se fait tirer dans les pattes. Et est-ce qu’ils se sont demandés où était le maître-chien?»    

Patrick Alexandre, Jessy et un orignal retrouvé par la chienne à Stoneham-et-Tewkesbury cet automne.
Photo courtoisie

Il se rappelle aussi avoir entendu de la part de la femme du groupe de trois chasseurs que le chien avait endommagé la viande avec sa langue.    

Collecte de fonds  

Un chien comme Jessy coûte 3500$ à 4000 $ en incluant les frais d’importation, sans compter ensuite le dressage.    

Les frais vétérinaires s’élèvent déjà à 7000 $. C’est pourquoi Isabelle Beaulieu a mis sur pied une collecte de fonds (mots clés : Jessy Grand Chien de Sang ACCSQ) qui a jusqu’ici permis d’amasser plus de 10 700 $ sur un objectif de 12 000 $. Si le montant amassé dépasse les frais vétérinaires, l’argent supplémentaire sera remis à l’ACCSQ.