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Lutter contre l’oubli

Renée Claude
Photo d'archives

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La mémoire, dit-on, est une faculté qui oublie. Rien de plus vrai. Le plus brutal arrive lorsque la maladie d’Alzheimer nous la prend, morceau par morceau, sans crier gare. Nos mémoires humaines ne sont pas les seules à se fragiliser. Celle d’un peuple tout entier peut s’étioler tout autant.

Le 12 novembre, je vous parlais ici de La mémoire du cœur, un concert-bénéfice donné vendredi soir dernier à la Maison symphonique de l’OSM en hommage à la très grande chanteuse Renée Claude qui, à 80 ans, est elle-même au dernier stade de la maladie. L’entièreté des profits, un impressionnant 157 414 $, sera versée au Fonds de recherche sur la maladie d’Alzheimer du CHUM. 

L’idée était celle de Nicolas Lemieux­­­, l’audacieux président de GSI Musique. 

Sobres et bouleversantes à la fois, les plus belles voix du Québec, dont Isabelle Boulay, Luce Dufault, Marie Denise Pelletier, Louise Forestier et Marie-Élaine Thibert, ont interprété des succès de Renée Claude. 

Temps nouveau

Dans la salle, ces chansons ont ravivé bien des souvenirs des années 1960 et 1970 – l’époque d’une toute nouvelle liberté. La liberté des femmes. La liberté d’un Québec se découvrant enfin capable de rêver et de faire grand. C’est le début d’un temps nouveau, nous chantait Renée Claude, portée par la plume visionnaire de Stéphane Venne, l’ami et le complice de toujours. Ce temps nouveau était aussi celui d’une ouverture soudaine sur le monde. L’Expo 67 n’était pas restée lettre morte. 

Signé par Luc Plamondon, Si tu viens dans mon pays, autre hymne mythique de Renée Claude, chantait notre accueil enjoué de millions de gens nous arrivant de partout et dont plusieurs ont choisi de ne jamais repartir. Il serait sage de se le rappeler.

Les mots de Stéphane Venne prononcés sur la scène du concert ont également ébranlé l’auditoire. On ne sort pas indemne de les avoir entendus. Il nous a parlé de sa grande amie Renée et de la « page blanche » que sont devenus son esprit, son âme et toute sa vie – « une page blanche, parce qu’effacée ». Effacée par l’Alzheimer­­­. 

Je me souviens

Or, ajoutait-il, il ne faut pas que la page reste blanche, « alors je vais y mettre mes souvenirs, parce que c’est tout ce que je peux faire ». Vous me permettrez aussi, avec sa permission, de citer la conclusion de son discours, je dois le dire, mémorable.

Au moment où le Québec est tenté de s’oublier lui-même au profit d’on ne sait trop quoi, ces mots précieux de Stéphane Venne sont à conserver, à méditer et surtout, à discuter : 

« Pour ce pays du Québec, Renée Claude sera pour toujours inoubliable. Il faut lutter de toutes nos forces contre l’oubli, aussi bien l’oubli pathologique qui vide le cerveau que l’oubli culturel qui éteint les collectivités. Je l’entends nous chanter, ma très chère Renée Claude, même de si loin dans son oubli, qu’il faut dire non à l’oubli, qu’il n’y a pas de page blanche, pas si on répète encore et encore et encore : “Je me souviens”. »