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Le visage oublié de la Crise

Le Mammouth
Photo courtoisie Le Mammouth
Pierre Samson
Héliotrope
364 pages

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On est à Montréal, en 1933. Pour vrai. Auprès d’un immigrant surnommé Le Mammouth, ce qui est aussi le titre du livre. Du triste destin de celui-ci, Pierre Samson a fait un roman incontournable.

Le véritable nom du Mammouth est Nikita Zynchuck, venu d’Ukraine et chômeur à Montréal. Et en ce jour de mars 1933, il va mourir d’une balle dans le dos tirée par le policier Gianni Zutto, lui-même issu d’une famille immigrante.

Une affaire de quelques secondes, jamais punie, qui a fait scandale à l’époque, mais qui est depuis longtemps oubliée. L’auteur Pierre Samson, qui signe ici son 10e livre, la ravive de remarquable façon en mêlant personnages réels et fictifs.

C’est un Montréal méconnu qui est mis en scène : celui du centre-ville où se concentrait la pauvreté – ce qui a été maintes fois raconté –, mais en mettant cette fois l’accent sur les multiples communautés immigrantes qui y logeaient en pleine Crise des années 1930.

Ferveur communiste

Des associations en tout genre vont se créer pour aider ces gens dans le besoin. Certaines seront plus politiques, inspirées du syndicalisme naissant ou portées par le mouvement communiste qui a éclos en Europe, a pris le pouvoir en Russie et qui cherche à s’implanter en Amérique.

À Montréal, cet élan de ferveur communiste fut symbolisé par l’implication du docteur Norman Bethune, qui partira pour la Révolution chinoise, et par l’élection de Fred Rose, seul député communiste aux Communes. 

On ne trouve pas Bethune dans le roman de Samson, mais Fred Rose y apparaît, comme les véritables militants Bella Gordon et Joshua Gershman, et l’avocat Michael Garber qui plaidera que le Mammouth a été abattu sans raison. On croise aussi le peintre Louis Muhlstock, qui a laissé des toiles saisissantes des démunis de ces années-là.

À ces gens l’auteur va greffer des figures de son invention, dont Simone Bélanger, jeune travailleuse canadienne-française qui sera témoin du drame et dont la vie va prendre dès lors un tournant militant.

Le roman, remarquablement écrit, fait mouche pour plusieurs raisons. 

D’abord parce que chaque protagoniste a droit à son chapitre qui fait voir le drame par ses yeux, et la multiplicité des points de vue tisse la trame d’une ville où la misère prend bien des formes.

Ensuite parce que rarement le Montréal ethnique aura été ainsi cartographié : dans un impressionnant défilé de commerces claquent au vent les enseignes soulignant que des Juifs, des Chinois, des Polonais, des Italiens tentent de faire leur place... C’est fascinant de précision.

Enfin parce que se croisent les enjeux de classe sociale, de politique, de religion, de culture, d’implication militante, de féminisme, de peuples fondateurs et des autres qui arrivent. Une véritable leçon de sociologie qui s’incarne.

Pierre Samson a dédié son récit « aux personnes qui résistent ». Mais les férus d’histoire, les curieux du développement du Québec, les amoureux de Montréal seront tout aussi interpellés. C’est un roman important, parce que ce n’est pas du roman.