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L'irrésistible grandeur d’âme de Christine Desbiens

L'irrésistible grandeur d’âme de Christine Desbiens
Photo JEAN-FRANCOIS DESGAGNES

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Impossible de résister à l’enthousiasme contagieux et à la grandeur d’âme de Christine Desbiens, chirurgienne-oncologue et directrice médicale au Centre des maladies du sein du CHU de Québec, l’un des plus importants centres de recherche dans le domaine au Canada.

L’œil pétillant comme toujours, Christine Desbiens nous accueille chez elle pour l’entrevue. De son bureau à la maison, bordé de bibliothèques et tapissé d’œuvres que lui ont remises des patients – détail émouvant –, elle a vue sur le Vieux-Québec et ses splendeurs.  

C’est son refuge, un endroit qui lui ressemble et où elle complète et révise des dossiers. Elle peut y réfléchir en toute tranquillité après une série d’opérations et de suivis auprès de ses patients. On ne saurait imaginer un lieu plus inspirant pour cette femme profondément humaine, qui se dévoue corps et âme dans son travail. 

J’ai eu la chance de rencontrer la Dre Desbiens dans le cadre de Québec ville en rose, qui permet d’amasser des fonds pour le Centre des maladies du sein. Je peux témoigner de la passion qui l’anime chaque fois qu’il est question du Centre, de ses patients et de ses collègues.  

Christine Desbiens aimait l’école au point d’y aller même durant l’été. Ses parents répétaient souvent qu’il était primordial de « s’ouvrir toutes les portes ». On la voit en entrevue avec Karine Gagnon le 13 novembre.
Photo JEAN-FRANCOIS DESGAGNES
Christine Desbiens aimait l’école au point d’y aller même durant l’été. Ses parents répétaient souvent qu’il était primordial de « s’ouvrir toutes les portes ». On la voit en entrevue avec Karine Gagnon le 13 novembre.

Toujours prête à s’impliquer pour obtenir plus d’équipements et plus de services, la Dre Desbiens le fait aussi – elle le précise et ça se sent – dans le souci que les gens qui reçoivent des traitements puissent bénéficier des meilleurs soins possible, dans le meilleur contexte possible. 

Il faut dire que la pomme n’est pas tombée loin de l’arbre. Née dans une famille très engagée, à Arvida, au Saguenay, Christine Desbiens garde de nombreux souvenirs de discussions enflammées et d’un va-et-vient constant à la résidence familiale, où le téléphone ne dérougissait pas.  

«Notre maison était une ruche remplie de gens qui échangeaient, travaillaient pour l’avenir de la société, relate-t-elle. Travailler dans le public faisait partie du quotidien.» 

La mère de Christine Desbiens, une artiste dans l’âme, s’occupait d’une école de danse, et les inscriptions s’effectuaient à la maison. Son père, technicien de laboratoire à l’ALCAN, était président du syndicat, en plus d’être très engagé en politique.  

Les syndicats en étaient à leurs balbutiements, les relations de travail étaient souvent tendues en raison de conditions difficiles et qui n’étaient pas réglementées comme aujourd’hui. De plus, comme francophones, il fallait s’affirmer au sein d’une structure dirigeante alors anglophone. 

«Mes parents ont su nous démontrer que nos passions pouvaient nous mener loin, qu’il fallait les mener au bout et les faire bien. C’était vraiment inspirant de les voir», souligne celle qui a souvent entendu qu’il «fallait être original et pas comme les autres». 

Cette époque, c’était aussi des années agitées, avec la Crise d’octobre et la chasse aux indépendantistes, une cause qui tenait à cœur à son père. Elle a d’ailleurs souvenir que le grand reporter Pierre Nadeau, décédé en septembre dernier, est débarqué à quelques occasions pour des entrevues « chez l’habitant », comme il l’exprimait dans le temps. « J’étais jeune, mais je me souviens que ça m’insultait. Mon père disait : “Non, non, Christine, c’est correct.” C’était l’époque », raconte-t-elle.  

Le Centre des maladies du sein est situé à l’hôpital Saint-Sacrement.
Photo JEAN-FRANCOIS DESGAGNES
Le Centre des maladies du sein est situé à l’hôpital Saint-Sacrement.

Dans cette «ruche familiale», les connaissances intellectuelles de toutes sortes étaient aussi fortement encouragées. Christine Desbiens s’est initiée très jeune au théâtre, à la danse, au sport et au piano, passe-temps qui encore aujourd’hui font partie de sa vie et font office d’échappatoire et de moyen de conserver un équilibre vital.  

L’un de ses frères est devenu ingénieur, et l’autre s’est dirigé vers la carrière de physicien. Attirée par le travail de laboratoire, Christine Desbiens songeait à son tour à devenir physicienne. Elle voulait aussi être professeure, ce qu’elle est toujours à ses heures. 

Servir les gens

À la surprise de tous, c’est finalement vers la médecine qu’elle s’oriente, parce qu’elle estimait que cette voie la rapprochait le plus de son désir de servir les gens. «On fait des rencontres parfois et on découvre quelque chose qui nous amène ailleurs.» 

Elle était au secondaire, et a pu visiter l’Hôpital de Jonquière dans le cadre d’une journée spéciale, où elle a vu une salle d’opération et s’est dit: «c’est ici que je veux travailler!» 

Son idée l’a suivie jusqu’à l’université, où elle a entrepris des études en médecine. Après son doctorat à l’Université Laval, elle décide d’effectuer une spécialité en chirurgie générale, puis sa résidence.  

Sa carrière de chirurgienne débute au Centre hospitalier de Saint-Georges-de-Beauce. Elle y pratique durant «sept belles années», avec une équipe extraordinaire. 

Signe de la vie

Au même moment survient un grand malheur : son conjoint de l’époque apprend qu’il souffre d’un cancer. Le temps passe et la réalité frappe. Son conjoint ne pourra pas s’en sortir.  

Attristée, bien consciente qu’un grand deuil l’attend, Christine Desbiens prend la décision de s’engager dans Médecins sans frontières. Elle en parle même à son conjoint très malade, qui, étrangement, se dit convaincu qu’elle ne partira pas.  

La vie en décidera effectivement autrement, puisque Christine Desbiens recevra une offre de la Dre Louise Provencher, sommité rattachée au Centre des maladies du sein de Québec (CMS). «À ce moment, je vivais alors une grande épreuve et je l’ai pris comme un signe de la vie», évoque-t-elle.  

Afin d’acquérir une formation en oncologie plus poussée, et dans le but de se joindre à l’équipe du centre à Québec, la docteure met donc le cap sur London, en Ontario. Elle y œuvre au sein du centre de cancérologie.  

Là-bas, elle découvre un univers qui l’impressionne au niveau de l’aide, des ressources et de l’ambiance. Des bibliothèques sont mises à la disposition des patients. On accueille même certains d’entre eux avec un orchestre de chambre, idée qu’elle aimerait bien amener ici afin de favoriser la convivialité autant que possible. 

«Quand on dit qu’il faut faire des changements, ceux-ci ne sont pas toujours médicaux. Des fois, ils peuvent être à caractère humain, pour les personnes [qui doivent subir des traitements]», explique-t-elle. 

Ravie de revenir à Québec comme chirurgienne-oncologue, parce qu’elle adore la ville, elle se sent plus que bienvenue. On manque de personnel, mais les gens en place forment une équipe très soudée, et qui l’est d’ailleurs toujours autant.  

Chercheure et professeure agrégée de clinique à l’Université Laval, elle complète une série d’autres formations et est vite remarquée pour son leadership. Elle agit depuis quatre ans comme directrice médicale du CMS, tout en conservant sa pratique médicale et chirurgicale qu’elle adore.  

En rafale

Mission qui a préparé le terrain

Au cours de ses années de pratique à l’hôpital de Saint-Georges-de-Beauce, Christine Desbiens était habitée par une mission : fonder une clinique des maladies du sein pour les femmes. Elle s’est donc attelée à la tâche dans le but que démarre un programme de dépistage. «Je me promenais dans les villages pour faire ce que j’appelais la petite Tupperware, et aussi je faisais de l’enseignement. J’aimais ça, c’était d’impliquer les médecins, divers intervenants, et d’inviter les femmes à venir passer leur mammographie.» Cette initiative lui permet de se faire connaître, mais surtout de faire circuler son intérêt envers le traitement des maladies du sein. Elle sera ensuite recrutée par le Centre des maladies du sein de Québec, où elle œuvre toujours aujourd’hui. 

Évolution exponentielle

L’espoir est de plus en plus présent dans la lutte contre le cancer du sein, car non seulement les patientes (et des patients aussi) vivent de plus en plus longtemps, mais les traitements évoluent à une vitesse exponentielle. Il y a quelques années, de nouveaux médicaments faisaient leur apparition tous les deux ou trois ans, mais on en est présentement à tous les six mois pour la découverte d’une nouvelle molécule qui offre de meilleurs résultats. «Au Centre, on a la chance de participer à des essais cliniques, donc on est au fait même de ce qui se passe dans le monde, tant aux États-Unis qu’en Europe.» Le pronostic est moins sombre, même s’il reste du travail à faire. Le Centre des maladies du sein de Québec reçoit pour sa part le plus grand nombre de patients au pays, avec 30 000 visites par année. 

Chaque petite victoire

Christine Desbiens aime bien aussi «déborder du travail quotidien», en s’impliquant pour la Fondation du CHU de Québec, entre autres. «J’ai beau m’arrêter et me dire : “Il faut que je pense à moi”, mais c’est plus fort que moi», lance-t-elle en riant. Ses racines n’y sont certainement pas étrangères. S’il y a parfois des cas très difficiles, par exemple lorsque vient le temps d’annoncer un cancer à une patiente enceinte, ou à une collègue, la Dre Desbiens parvient à se concentrer sur chaque petite victoire. La patiente enceinte qui est prise en charge et revient la voir avec son bébé dans les bras, plus heureuse que jamais, en fait partie.