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Chère, chère Montréal

Montréal, permets-moi de te parler comme si on prenait un café ensemble.

Chère, chère Montréal

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J’aime Montréal. Je l’adore viscéralement et presque toute ma vie, je n’ai voulu qu’une seule chose : venir m’y établir. Pour moi, Montréal, c’est la ville où on réalise ses rêves les plus fous. J’aime son histoire, ses couleurs, ses musiques, ses saveurs, ses parfums, tantôt cosmopolites, tantôt ouvriers, et tout ce que ses rues enseignent à qui veut apprendre. J’aime ce qu’elle me fait ressentir, tout ce qu’elle m’inspire et me fait découvrir. Montréal, cette beauté pénétrante, je l’aime de tout mon cœur, mais il est une chose que je ne supporte plus, qui me blesse et qui m’insulte profondément. Un comportement devenu si tristement typique et qui nous dessert tous. Chers amis, ce dont je veux vous parler, aujourd’hui, c’est de cette terrible réputation que Montréal se plaît à forger aux régions.  

 

Je ne parle pas de la traditionnelle rivalité entre Québec et Montréal, à laquelle je ne peux m’empêcher de trouver un certain charme, et que j’aimerais beaucoup voir revivre sur la glace, qui savait si bien la canaliser. Non, je parle de cette entreprise calomnieuse qui s’applique à démoniser, à diminuer, à infantiliser ou à moquer les régions. Exit les nuances, les couleurs et les distinctions franches entre elles. Exit les personnalités, les exploits, les grandes valeurs, les traditions, les histoires et les expériences. On dirait que, si c’est hors de l’île, ça appartient nécessairement à un monde barbare, qui se vaut toutes les méfiances et mesquineries, alors qu’il devrait y avoir entre nous un respect fondamental, sinon élémentaire. Je ne sais pas pour vous, mais moi je trouve ça lourd, méchant et contre-productif.  

 

Je suis une fille des régions. Une vraie, une enfant du village, petite-fille de Christian à Omer. De fait, chaque fois que j’entends quelqu’un déverser, la plupart du temps gratuitement, son fiel sur les gens des régions, en généralisant abusivement un aspect tronqué ou grossi, ou une malencontreuse anecdote, je pense à mes gens et je me vexe. Je me vexe parce que, juste chez moi, j’ai une de mes marraines qui est trans, une tante lesbienne, des cousins algériens, français et vietnamiens, en plus de tous avoir du sang métis. Et c'est sans compter la pléthore d'amis de tous les horizons et de toutes les orientations, avec qui j'évolue depuis toujours et ce, bien avant d'emménager à Montréal. Le tout, dans le fin fond d’une Beauce fantasmée où sévit, apparemment, un peuple de conservateurs sanguinaires et sans éducation, qui combattrait le progrès et l’ouverture à l’Autre comme on combat le cancer. Pourtant, tout ça ne saurait être plus faux, que ce soit chez moi ou ailleurs, car ma famille, à l’instar de tellement d’autres, n’a pas attendu que Montréal s’imagine avoir inventé la diversité pour exister, et c’est ce qui est si vexant dans le fait de se faire si grossièrement accuser aujourd’hui de fermeture et d’intolérance.  

 

Montréal, permets-moi de te parler comme si on prenait un café ensemble. Je te vois ouverte et avant-gardiste. Je te trouve magnifique, créative, enrichissante, tellement séduisante et entraînante, mais je m’explique mal, en revanche, pourquoi tu es si fermée et si suspicieuse face aux gens vivant hors de ton île, qui malgré sa taille, n’est pas pour autant le nombril du monde, faut-il le rappeler. Factuellement, nous faisons partie de ce même monde à qui tu t’ouvres jusqu’à l’infini, alors pourquoi snober si violemment les régions québécoises, qui te sont, pourtant, beaucoup moins étrangères que tu ne semble le penser?  

 

Montréal, si je t’écris aujourd’hui, ce n’est pas pour forcer sur ta perception une image angélique des régions. Les préjugés et les caricatures partent bel et bien de quelque part. Des bozos pas de façons, des esprits fermés et des mentalités de clochers qui n’ont pas traversé de l’autre côté du millénaire, on en a, je ne dis pas le contraire et ils m'exaspèrent autant que toi.

 

Ce que je dis, par contre, c’est que nous ne nous y résumons pas, pas plus que tu ne te résumes à l’image de la ville pompeuse, naïve, colonisée, fragile et déconnectée d’elle-même, qui court allègrement sur ton dos dans nos campagnes. Je remarque que cette médisance mutuelle et compulsive ne sait que nous fragmenter, nous isoler et servir des intérêts qui ne sont pas ceux de la collectivité. Qui ne sont pas ceux du Québec. 

 

Montréal, je te pose la question : crois-tu vraiment que cette si belle réputation qu’a le Québec à l’international ne relève que de ton seul ressort? C’est vrai, tu en es le port, l’organe central, le cœur battant, la métropole, mais les régions en sont le corps chaud, invitant et fertile. Celui qui tend et serre la main. Celui qu’on étreint contre soi, qu’on adopte et dont on tombe follement amoureux. Ne vois-tu pas comme nous sommes complémentaires et comme nous ne pouvons, au mieux, que survivre dans cet étrange apartheid culturel, qui n’a tellement pas lieu d’être? 

 

Ne réalises-tu pas, toi qui reçois de plein fouet et qui conjugues avec l'arrivée continue de toutes les avancées du monde, que les régions sont essentielles, que dis-je vitales, pour préserver la personnalité et le cœur historique du Québec? Qui plus est, les régions ont pour nature de prendre la modernité et ses nouveautés, et de les éprouver, de les mettre à l’épreuve du quotidien et, si elles passent le test, de les entériner culturellement à grande échelle. D’où notre si brillante évolution, toujours en cours, depuis la Révolution tranquille.

Je ne comprends pas pourquoi tu t’entêtes à penser que les régions sont arriérées parce qu’elles vivent à un rythme différent du tien. Les régions du Québec ne sont pas pas fermées et monolithiques. Elles sont diversifiées, ouvertes, accueillantes, surprenantes et fondamentalement bienveillantes, même si, comme en ville, elles comptent leur lot de curieux personnages et d’hurluberlus, et qu'elles ne sont pas exemptes de faux pas, de peurs résiduelles et d'erreurs. Nous devons prendre le temps de nous découvrir, de nous reconnaître, de sortir du folklore et de nous accorder. Mais d'abord, nous devons impérativement cesser de nous leurrer nous-mêmes avec tous ces films qu’on aime se faire sur le dos des uns et des autres.  

 

Montréal, je te le répète : tu es le cœur du Québec, celui sans qui il ne peut pas vivre, mais qui n’est, cependant, rien sans le reste de son corps. Montréal, tu es définitivement et irrévocablement québécoise, justement parce que tu es si belle, si colorée et si ouverte, et laisse-moi te dire, avec tout l’amour sincère que je te porte, à quel point j’ai hâte que tu t’en souviennes.  

 

Signé, une très fière fille des régions, qui aime tout autant sa ville d’adoption et qui croit que l’heure, entre nous, est à faire la-la-la-la-l’amour.