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L’opinion publique n’a pas dit son dernier mot sur la destitution de Trump

L’opinion publique n’a pas dit son dernier mot sur la destitution de Trump
AFP

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Deux semaines d’audiences publiques n’ont pas provoqué de mouvement massif de l’opinion en faveur de la destitution mais l’opposition n’a pas augmenté non plus. 

Les deux semaines d’audiences publiques sur la destitution du président Donald Trump ont mis à jour des preuves sérieuses qui viendront étayer la mise en accusation que prépareront les membres de la commission des affaires juridiques de la Chambre des représentants dans les prochaines semaines. Il faut toutefois admettre que, notamment à cause du refus de la Maison-Blanche de permettre à plusieurs témoins directs des agissements du président de comparaître devant le Congrès, il demeure relativement facile pour les républicains de qualifier les preuves d’insuffisantes pour justifier l’impeachment et la destitution du président.  

Qu’en est-il de l’opinion publique? Est-il vrai, comme le prétend Donald Trump sur Twitter, que l’appui à sa destitution dans l’opinion fond comme neige au soleil et que le processus entraîne une hausse marquée des appuis à son parti et à lui?  

Pas vraiment. Même si peu de sondages publics sur l’appui à la destitution ont fait surface depuis la fin des audiences publiques, ceux-ci n’indiquent aucune tendance discernable à la hausse ou à la baisse. Selon la compilation du site FiveThirtyEight, Les plus récents sondages montrent encore une mince pluralité d’appui à l’impeachment ou à la destitution (le libellé de la question varie d’un sondage à l’autre) et les mouvements au cours des derniers jours sont trop modestes pour qu’on puisse en conclure quoi que ce soit de façon définitive. 

Pour ce qui est de l’appui à Trump lui-même, son taux d’approbation selon le même agrégateur de sondages est resté obstinément stable entre 41% et 42% depuis l'éclatement de l'affaire et le déclenchement du processus. Trump prétend aussi que l’appui aux républicains en général est en hausse marquée, mais les intentions de vote au Congrès ne laissent paraître aucune trace tangible d’une telle tendance générale à la hausse. 

Pourquoi ne voit-on aucun mouvement? Avant de sauter aux conclusions sur la qualité de la preuve offerte lors des audiences, il importe de souligner que la polarisation partisane de l’opinion rend tout mouvement de l’opinion publique extrêmement difficile depuis quelques années. Sur la destitution comme sur les intentions de vote, une bonne partie de l’opinion est tout simplement imperméable à l’argumentation et par conséquent inamovible.  

Ceci ne signifie pas que personne ne puisse être persuadé de changer d’idée. Dans un sondage mené du 13 au 18 novembre, Ipsos observe que 56% des répondants jugent que Trump a commis une faute passible d’impeachment alors que 41% sont d’avis contraire. Le même sondage estime que près des trois quarts des répondants sont très certains ou assez certains de leur réponse, alors que les autres ne sont qu’un peu ou pas du tout certains. En d’autres termes, il y a encore de la place pour du mouvement. 

Il est toutefois difficile de prédire ce que feront des électeurs ouverts à la persuasion, car ceux-ci ont également tendance à être les moins attentifs et les moins bien informés. S’il est vrai que les démocrates n’ont pas réussi à exposer de nouvelles failles dans l’appui inébranlable des républicains du Congrès au président Trump, il est faux de prétendre que le processus ait eu jusqu’à maintenant un effet diamétralement opposé. Il n’est quand même pas étonnant de voir les républicains, Donald Trump en tête, persister à projeter une image fausse de la tendance de l’opinion. 

Est-ce que cela veut dire que c’était une erreur de déclencher un processus de destitution contre Donald Trump? Non. Il est facile de décrier la décision du leadership démocrate d’aller de l’avant en l’absence d’une augmentation substantielle de l’appui à la destitution ou de pertes importantes d’appui au président. Il est tout aussi facile d’imaginer qu’un refus d’agir de la part des démocrates aurait pu être interprété comme une acceptation implicite de la légitimité des actions du président qui aurait nettement favorisé ce dernier. L’argument selon lequel les démocrates auraient fait une erreur fatale en engageant ce processus apparaît donc plutôt faible.  

La leader de la majorité démocrate à la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a clairement signifié à de nombreuses reprises que sa décision d’entamer les procédures de destitution était motivée par son souci de défendre l’intégrité des institutions politiques américaines en sanctionnant un abus de pouvoir manifeste de la part du président. Pendant les deux dernières années de l’administration Bush en 2007 et 2008 et depuis le tout début du mandat présidentiel de Donald Trump, Pelosi a été l’objet de fortes pressions dans son parti pour déclencher un processus d’impeachment et elle a toujours refusé. Dans le cas présent ce sont les faits qui l’ont forcée à agir, et non les considérations électoralistes. 

Tout n’a pas été dit sur l’affaire dans laquelle le président Trump s’est embourbé en cherchant à embrigader un gouvernement étranger dans ses combats politiques internes. On n’a pas entendu le dernier mot de ses accusateurs de la Chambre des représentants, ni celui des témoins nouveaux qui pourraient encore surgir, ni celui des sénateurs qui formeront le jury, ni, surtout, celui de l’opinion publique.  

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Pierre Martin est professeur de science politique à l'Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM