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La facture du Lab-École explose avant même la première pelletée de terre

Le coût de six des sept projets en cours est passé de 55,6 à 105,9 M$

L’ex-premier ministre du Québec Philippe Couillard participait à l’annonce du choix des projets de Lab-École en juin 2018. Depuis, les coûts de ces projets ont explosé, sans compter les retards qui se sont accumulés.
Photo d’archives, Simon Clark L’ex-premier ministre du Québec Philippe Couillard participait à l’annonce du choix des projets de Lab-École en juin 2018. Depuis, les coûts de ces projets ont explosé, sans compter les retards qui se sont accumulés.

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Retards dans la livraison, explosion des coûts, 10 millions ajoutés en urgence, Québec a perdu le contrôle du Lab-École, un projet qui doit révolutionner la façon dont on conçoit les institutions primaires.  

Lancé en 2017, Lab-École est un organisme fondé par trois personnalités, l’architecte Pierre Thibault, le sportif et conférencier Pierre Lavoie et le cuisinier Ricardo Larrivée.     

Le gouvernement libéral de Philippe Couillard leur a accordé le mandat d’élaborer l’école du futur. Le projet pilote actuel vise à construire ou agrandir sept écoles primaires pour en faire ce qu’on prétend être «les plus stimulantes et admirées au monde». Dans certains cas, on veut y aménager des potagers, cuisines ou même un fumoir à poisson.   

  • Alexandre Robillard et Pierre Lavoie était à QUB radio, jeudi, pour en parler :  

Avant même la première pelletée de terre, notre Bureau d’enquête a découvert ce qui suit :        

  • Six des sept projets qui ont obtenu le feu vert et dont on connaît les montants ont tous subi des dépassements de coûts importants. La facture totale est déjà passée de 55,6 millions $ à 105,9 millions $.    
  • Dans le cas du projet d’école à Québec, le budget a même bondi de 158 %.    
  • Certains projets ont reçu jusqu’à 1,3 million $ pour construire chaque classe de maternelle quatre ans. C’est 13 fois plus que les 100 000 $ par classe évoqués en campagne électorale par la CAQ.    
  • La plupart des écoles ouvriront avec un an de retard, c’est-à-dire pas avant 2022, en raison de délais administratifs pour autoriser les concours d’architecture.    
  • Quant à l’établissement prévu à Montréal, il est présentement sur la glace.         

En plus des budgets de construction d’une école conventionnelle, les projets Lab-École, dont les commissions scolaires demeurent les maîtres d’œuvre, bénéficiaient déjà d’un budget d’innovation supplémentaire de 2 millions $ par école.     

On prévoyait donc 12 millions $ pour les six projets en cours de réalisation, mais cela s’est avéré insuffisant. En mai, Québec a injecté 10 millions $ supplémentaires, pour un total de 22 millions $.     

La directrice générale de Lab-École, Natacha Jean, affirme que cet ajout a été demandé pour augmenter la superficie des projets de 30 % par rapport à une école conventionnelle, notamment pour l’aménagement de salles à manger.     

«Le ministère a ouvert la porte pour qu’on teste ce modèle», dit-elle.     

L’ajout de maternelles quatre ans et d’autres locaux a aussi fait monter la facture.     

Manque de planification  

«J’ai de la misère avec cette idée qu’on annonce des coûts alors qu’on n’a même pas défini de façon précise les besoins et les critères», dit Marie-Soleil Tremblay, professeure à l’École nationale d’administration publique.     

Dans son plus récent rapport, le vérificateur général du Québec soulignait que le ministère de l’Éducation n’a pas «tous les outils» pour «suivre les coûts des projets de construction».     

Le cabinet du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a accusé les libéraux d’avoir attribué des sommes insuffisantes aux projets de Lab-École.     

«Le gouvernement a donc consenti une bonification», a déclaré son porte-parole.     

1,3 M$ par classe de maternelle quatre ans     

La construction de maternelles quatre ans à la sauce Lab-École coûtera jusqu’à 1,3 million $ par classe, bien loin des 100 000 $ promis par la CAQ en campagne électorale.     

À elles seules, les deux classes ajoutées au projet de Shefford, dans les Cantons-de-l’Est, totalisent 2,6 M$.     

Le président de la Commission scolaire Val-des-Cerfs, Paul Sarrazin, affirme avoir été étonné par le budget qui a été accordé, étant donné que la Coalition avenir Québec (CAQ) avait chiffré ce coût à un peu plus de 100 000 $ en campagne électorale.     

«Ça fait 1,3 million $ par classe. On est loin de ce qui avait été annoncé en campagne électorale.»     

Cet automne, le gouvernement Legault a dû reconnaître qu’il en coûterait en moyenne 800 000 $ par classe. Or, dans le cas des Lab-École, ce chiffre est clairement au-dessus de la moyenne.     

Cher la classe  

Quatre des six commissions scolaires dont les projets sont en cours ont été en mesure de fournir le prix des maternelles quatre ans à notre Bureau d’enquête. Les 11 nouveaux locaux ajoutés dans les projets Lab-École nécessiteront des dépenses totales de 11 millions $.     

Stéphane Ayotte, directeur du Service des ressources matérielles, à la Commission scolaire Chemin-du-Roy, a constaté cet écart quand il a reçu son financement pour une classe de maternelle quatre ans.     

«On nous a donné 1 million $ pour les faire à la sauce Lab-École», dit-il.     

La capacité globale de son projet d’agrandissement à Maskinongé a également dû être revue : les vestiaires, le gymnase, les locaux de rangement, les espaces communs et les toilettes ont dû être agrandis.     

L’ajout de quatre classes au projet de Lab-École de Gatineau coûtera au total 3,7 millions $, tandis que ce sera également 3,7 millions $, à Rimouski, pour quatre locaux.     

La Commission scolaire des Rives-du-Saguenay n’a pas répondu à nos demandes, et celle de la Capitale n’a pas fourni de détails.     

Dans un récent rapport, le vérificateur général du Québec observait que le coût total moyen par classe s’élevait à près de 625 000 $ pour les projets terminés en 2017, et à plus de 800 000 $ dans un cas.    

Des ajouts ont fait grimper la facture des nouvelles écoles    

Les trois fondateurs du projet Lab-École, Pierre Lavoie, Pierre Thibault et Ricardo Larrivée, en compagnie de l’ex-ministre de l’Éducation Sébastien Proulx (le troisième sur la photo), qui les a appuyés financièrement.
Photo d'archives, Simon Clark
Les trois fondateurs du projet Lab-École, Pierre Lavoie, Pierre Thibault et Ricardo Larrivée, en compagnie de l’ex-ministre de l’Éducation Sébastien Proulx (le troisième sur la photo), qui les a appuyés financièrement.

Le budget connu de six des sept projets de Lab-École en réalisation est passé de 55,6 M$ en juin 2018 à 105,9 M$, selon nos plus récentes évaluations.     

Ces changements surviennent dans un contexte de surchauffe du secteur de la construction qui ne permet pas de savoir si les estimations actuelles se maintiendront.     

La directrice générale de Lab-École, Natacha Jean, croit que les coûts n’augmenteront pas davantage. Mais elle reconnaît que «chaque projet peut évoluer dans le temps d’ici à son approbation finale».     

Québec (Agrandissement ou construction neuve)    

L’ex-premier ministre du Québec Philippe Couillard participait à l’annonce du choix des projets de Lab-École en juin 2018. Depuis, les coûts de ces projets ont explosé, sans compter les retards qui se sont accumulés.
Photo Jean-François Desgagnés
  •  Montant annoncé: 7,5 M$      
  •  Montant actuel: 19,4 M$         

 ► Écart de 158 %  

La construction d’une nouvelle école sur le site d’un vieil établissement qui doit être démoli pourrait se transformer en agrandissement. Depuis l’annonce de 2018, le projet est passé de 14 à 20 classes, dont deux maternelles quatre ans. Le coût moyen par classe est passé de 571 000 $ à 1 M$.      

 Gatineau (Agrandissement)        

  • Montant annoncé: 7,6 M$       
  • Montant actuel: 15,9 M$         

► Écart de 109 %  

Le budget d’innovation ­­­­de l’école Pierre-Elliott-Trudeau est passé de 2 M$ à 3,2 M$ en mai dernier. Une somme supplémentaire de 2,4 M$ avait déjà été accordée pour la construction de salles polyvalentes. L’ajout de quatre classes de maternelles quatre ans a nécessité une hausse de 3,7 M$.     

Rimouski (Construction neuve)        

  • Montant annoncé: 17,9 M$      
  • Montant actuel: 26,9 M$         

 ► Écart de 50 %  

Une somme de 3,9 M$ a été ajoutée à la bonification initiale de 2 M$ prévue pour le projet Lab-École. L’école de Rimouski, qui devait compter 22 classes au départ, en aura 26, après l’ajout de quatre locaux de maternelles quatre ans.     

Shefford (Construction neuve)        

  • Montant annoncé: 13,2 M$      
  • Montant actuel: 19,4 M$         

► Écart de 46 %  

Une bonification de 2,2 M$ a été reçue pour agrandir la superficie. Le projet est passé de 14 à 16 classes en raison de l’ajout de deux maternelles quatre ans, au coût de 2,6 M$. Les coûts définitifs ne sont pas encore déterminés. Il s’agit d’estimations.     

Saguenay (Construction neuve)        

  • Montant annoncé: 3 M$      
  • Montant actuel: 15,5 M$         

 ► Écart de 416 %  

Le projet a été revu de fond en comble. L’école Antoine-de-Saint-Exupéry, qui devait au départ être rénovée par la commission scolaire, a été mise de côté, en raison de risques de glissement de terrain connus depuis quelques années. Elle a été remplacée par un projet de nouvelle construction, sur le site de l’école Marguerite-d’Youville, qui sera démolie. Le projet de 4700 m2 prévoit 15 classes.    

Maskinongé (Agrandissement)    

L’ex-premier ministre du Québec Philippe Couillard participait à l’annonce du choix des projets de Lab-École en juin 2018. Depuis, les coûts de ces projets ont explosé, sans compter les retards qui se sont accumulés.
Photo Martin Chevalier
  • Montant annoncé: 6,4 M$      
  • Montant actuel: 8,8 M$         

► Écart de 38 %  

L’enveloppe d’innovation a été bonifiée de 800 000 $, pour un total de 2,8 M$. Cela doit permettre d’avoir des superficies supplémentaires, plus d’espace de bibliothèque et de fenestration. Une classe de maternelle quatre ans a également été ajoutée, au coût de 1 M$.     

Montréal (Montant à déterminer)     

Le projet, qui devait être construit sur un terrain du centre-ville, est sur la glace. La Commission scolaire de Montréal a découvert après coup qu’un terrain proposé par le gouvernement était classé patrimonial, ce qui complique le processus. La communauté du centre-ville a également exprimé des réserves sur l’ampleur du projet qui, selon la CSDM, a un problème «d’acceptabilité sociale». La CSDM souhaite transférer le concept Lab-École à un autre projet déjà approuvé, mais le processus administratif s’avère compliqué. Le coût du projet est indéterminé depuis le début.     

Ce qu’ils ont dit     

«Mon film des Fêtes préféré, c’est Les douze travaux d’Astérix. Mon bout préféré, c’est quand il est dans la maison des fous. Ça prend le papier bleu, le papier rose. J’ai un petit peu l’impression d’être dans la maison des fous.»    

– Catherine Harel-Bourdon, présidente de la Commission scolaire de Montréal  

«On est dans de l’inconnu. Tout est ouvert. Disons que les valves au niveau du financement sont ouvertes pour s’assurer qu’on ait le meilleur type d’école. Il n’y a pas de budget prédéfini comme tel étant donné qu’on parle d’un laboratoire pour produire l’école de demain.»    

– Paul Sarrazin, président de la Commission scolaire du Val-des-Cerfs  

«Combien l’école va coûter, on va l’apprendre vers l’été prochain. Il y aura un autre débat public sur les coûts. [...] Une école, ce n’est pas une dépense, c’est un revenu futur, un investissement dans la génération prochaine.»    

– Ricardo Larrivée, cofondateur du Lab-École  

«Je pense qu’une cour de récréation fonctionnelle, ça va jouer entre 200 000 $ et 300 000 $. Il faut la voir comme un prolongement de l’école.»    

– Pierre Lavoie, cofondateur du Lab-École  

Qu’est-ce que le Lab-École    

Lab-École s’est inspiré d’écoles en Europe pour établir les critères de ses projets.
Photo Facebook
Lab-École s’est inspiré d’écoles en Europe pour établir les critères de ses projets.
  • Organisme sans but lucratif créé en février 2017      
  • Subvention de fonctionnement : 6 M$ (sur quatre ans)        
  • Objectif : concevoir l’école de demain à travers trois champs d’expertise : environnement physique, saines habitudes de vie et alimentation      
  • Sept projets ont été annoncés en juin 2018. Six sont en cours.