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La reine a protégé un espion soviétique. Voici pourquoi.

La reine Elizabeth II à son arrivée à l'aéroport de Québec, en 1987
Photo d'archives La reine Elizabeth II à son arrivée à l'aéroport de Québec, en 1987

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Scotland Yard n’a pas l’intention d’ouvrir une enquête formelle sur les allégations d’une mineure qui soutient avoir été contrainte à des relations sexuelles avec le prince Andrew en 2001. La police britannique a déclaré qu’après consultation avec le service des poursuites de la Couronne, elle avait décidé que l'affaire n'était pas de son ressort.  

Ça ne serait pas la première fois que les autorités britanniques refusent d’agir dans le cas de crimes gravissimes impliquant des proches de la reine Elizabeth. La série The Crown, diffusée par Netflix, évoque à quelques reprises l’«affaire Anthony Blunt», une histoire extrêmement compromettante pour Sa Majesté. Voici de quoi il s’agit.   

En 1964, le contre-espionnage britannique avise la reine que l’homme qui s’occupe de la vaste collection d’art de la famille royale, Anthony Blunt, est un espion soviétique. Blunt, il faut le souligner, a du «sang bleu»: il est un troisième cousin de la reine mère. Pour éviter le scandale, à la demande du palais de Buckingham, le contre-espionnage britannique enterre l'affaire, et la reine laisse le traître à son poste. En contrepartie de ses aveux, Blunt obtient l’immunité complète. Le palais et les autorités britanniques cacheront sa trahison pendant 15 ans. La première ministre Margaret Thatcher la révélera finalement en novembre 1979, alors que, semble-t-il, des médias s’apprêtaient à le faire.  

Dans les minutes qui suivent la déclaration de Thatcher, Elizabeth, avec une hypocrisie insigne, renvoie Blunt du palais et le déchoit de son titre de chevalier. Historien de l’art et agent du KGB, Anthony Blunt s’est éteint en 1983, en toute quiétude, sans avoir à répondre de sa félonie ailleurs que dans les médias. Blunt était le quatrième homme du fameux cercle des cinq espions de Cambridge recrutés par le KGB dans les années 1930. Ces taupes ont toutes fait carrière dans les services secrets britanniques durant la Seconde Guerre mondiale et pendant les années les plus critiques de la guerre froide.  

Derrière ce scandale s'en trouve un autre, impliquant aussi Blunt et encore plus dommageable pour la réputation de la famille royale.    

Quand le régime nazi s’effondre en 1945, Anthony Blunt, alors membre des services secrets britanniques, est dépêché en Allemagne avec pour mission de s’emparer de documents embarrassants pour les «Royals»: des lettres écrites par le duc de Windsor à Hitler et d’autres preuves accablantes de la complicité du duc avec le régime nazi.   

Roi d’Angleterre sous le nom d’Édouard VIII, il a abdiqué pour pouvoir marier la divorcée américaine Wallis Simpson. Hitler veut le remettre sur le trône une fois la Grande-Bretagne vaincue. Les Anglais et les Américains craignent tellement que le duc de Windsor se réfugie en Allemagne, alors qu’il vit en exil au Portugal, qu’il est nommé gouverneur des Bahamas. À Nassau, il est sous la surveillance constante du FBI, afin qu’il ne puisse fuir à bord d’un sous-marin allemand.  

Le contenu des dossiers récupérés par Blunt n'a jamais été divulgué. On pense qu’ils révéleraient l'existence d'intelligences beaucoup plus longues et plus incriminantes du duc avec les Allemands, intelligences qui auraient même précédé son accession au trône.  

Il y a une incidente canadienne à cette ténébreuse histoire d’espionnage. À Cambridge, Anthony Blunt était l'amant de Guy Burgess, un autre membre du groupe des cinq. Burgess fréquentait aussi un étudiant marxiste canadien, Herbert Norman, qui deviendrait plus tard le protégé du ministre canadien des Affaires extérieures, Lester Pearson. Soupçonné dès 1951 par la GRC, le FBI et le MI5 d’être lui aussi un agent soviétique, Norman ne fut jamais révoqué. Lester Pearson s'est toujours porté à la défense de son ami intime. En 1957, alors qu'il était ambassadeur du Canada au Caire, il s’est suicidé. Le Sénat américain s’apprêtait à rouvrir l’enquête sur ses allégeances communistes et ses liens avec Moscou.   

Des décennies après sa mort, la question de sa loyauté a continué d'être soulevée. En 1990, le gouvernement conservateur a chargé le professeur Peyton Lyon, de l’Université Carleton, de revoir l’ensemble des dossiers secrets se rapportant à Norman. Son rapport conclut qu’il n’a jamais espionné pour le compte de l’Union soviétique, mais qu’il a menti pour dissimuler ses sympathies communistes de jeunesse. Le SCRS a détruit en 1988 des dossiers secrets de la GRC concernant l’ancien premier ministre Lester Pearson.  

Mais c’est déjà là une autre histoire!