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Pour sortir enfin du déni

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Photo Agence QMI, Toma Iczkovits

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Le 6 décembre 1989, quatorze jeunes femmes tombaient sous les balles d’un tueur. Son unique motivation, selon sa lettre de suicide, était « politique ». Son seul but : « envoyer Ad Patres les féministes qui m’ont toujours gâché la vie ». Pendant que la neige tombait doucement sur Montréal, leur sang giclait sur les murs de la Polytechnique.  

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Elles sont tombées à l’endroit même où elles avaient pris leur place dans une faculté où les hommes comptaient pour 83 % des étudiants. En ce jour, 30 ans plus tard, le moment commande la réflexion. Tout d’abord, en sortant du déni. À la Place-du-6-décembre, une nouvelle plaque commémorative crie enfin la vérité : la tuerie était un « attentat antiféministe », et non pas l’œuvre d’un simple « tireur fou ».  

Lorsqu’il leur a volé leur vie et leur âme, j’étais étudiante à l’UQAM. Dans les jours qui ont suivi, on avait tous peur. On verrouillait les portes de classes. On craignait qu’un autre tueur s’en inspire. Bizarrement, même des hommes avaient peur.  

C’est que le déni, déjà, s’était installé dans nos esprits. Nous étions incapables de concevoir l’inconcevable. Nous refusions de croire qu’un homme avait tué des femmes parce qu’elles étaient des femmes, promises de surcroît à une « profession d’homme ». Pour nous, c’était un « fou », point.  

Lourde réalité 

Ce déni du réel, je l’ai porté longtemps, moi aussi. Sauf pendant les funérailles. L’autel de la basilique Notre-Dame était couvert de curés et de cardinaux. Ce rappel soudain de l’exclusion des femmes de la hiérarchie catholique au moment même où les cercueils de neuf des quatorze femmes assassinées s’alignaient devant eux m’avait frappée comme une tonne de briques. 

Puis, les décennies ont passé. Avec le temps, la lourde réalité de la violence faite aux femmes, sous toutes ses formes et toujours motivée par une soif de pouvoir et de contrôle, m’a toutefois rattrapée. Comme elle l’a fait pour des millions d’autres, ici et ailleurs.  

Le déni n’étant plus possible, la tuerie de la Polytechnique pouvait prendre son véritable sens : celui de la haine contre les femmes et le féminisme, laquelle sévit toujours. Sous l’ère Trump, une misogynie décomplexée opère même un retour en force.  

Elle se crache sans gêne sur les médias dits sociaux. La violence conjugale, verbale ou physique, s’entête tout autant. Sur le web, le porno impose ses diktats dégradants jusque chez les ados. Etc.   

Je me souviendrai 

Comme quoi, jamais les femmes ne peuvent prendre leurs droits pour acquis. En même temps, nous sommes de plus en plus nombreuses à avancer, à faire et à dire. Le mouvement #MoiAussi en est une des preuves les plus éclatantes.  

Si j’avais eu la chance d’avoir une fille, je lui dirais ceci. Le plus beau reste à venir, mais le plus laid est encore de ce monde. Le chemin vers l’égalité est plus long qu’on le pensait. Sois fière de toi et de toutes celles qui, à bout de bras, te l’ont ouvert. Et n’oublie pas ces femmes que l’on marie encore de force ou que l’on excise.  

Je lui demanderais aussi de se souvenir de la vie des 14 femmes privées violemment de leur avenir : Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault, Annie Turcotte, Barbara-Maria Klucznik-Widajewicz. Je me souviens et me souviendrai.  

Par devoir de mémoire envers elles et pour conjurer la peur, ma collègue Josée Boileau signe un livre magistral, tout à la fois vrai, lucide et espérant : Ce jour-là. Parce qu’elles étaient des femmes. Puisse-t-il nourrir nos mémoires et inspirer les prochaines générations.