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Dois-je aller en désintox?

« Quel avenir cela dessine ? Je n’ai pas de réponse. Et vous ? »
Photo courtoisie, Netflix « Quel avenir cela dessine ? Je n’ai pas de réponse. Et vous ? »

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J’ai un aveu à faire : je songe à entrer en désintox.

C’est sérieux mon affaire.

J’ai toujours pensé que guérir de nos mauvaises habitudes était facile. Il suffisait de le vouloir vraiment.

Trop gros ? Mange moins ! Mauvaises notes ? Étudie plus !

Je découvre que c’est plus facile à dire qu’à faire.

Piégé !

Ma consommation excessive ? Netflix.

Je rougis en l’écrivant.

Depuis l’âge de 8 ans, j’ai dû lire un livre tous les trois jours, des livres sur tout, partout, y compris dans cet endroit où l’autre frappe à la porte en criant : « Achèves-tu ? J’ai envie ! »

Je lis moins qu’avant, je le confesse.

Sur ma table de chevet, il y a Le Don paisible, une brique de 1376 pages qui valut à Mikhaïl Cholokhov le Nobel de littérature en 1965 (même si plusieurs pensent que le vrai auteur fut Fiodor Krioukov).

Je suis à la page 57... depuis six mois. Mes doigts ont tremblé en tapant cette dernière phrase.

Quand on a une dépendance, il faut, dit-on, en comprendre les causes : pourquoi on boit trop ?

Dans mon cas, je comprends aisément.

Il y a de moins en moins de bons films dans les chaînes de télé traditionnelles.

Au cinéma, il y a de plus en plus d’écrans, mais de moins en moins de variété.

Les niaiseries de Marvel écrasent tout. Les films qui m’intéressent passent au cinéma Beaubien et ne restent pas longtemps.

Sur Netflix, il y a de la variété, pas de publicité, et je maîtrise la pause pipi.

Je dis souvent à mes étudiants que les filtres sur leurs téléphones ont un effet pervers : ils risquent de se couper de choses importantes, ou de ne plus être confrontés à des opinions contraires qui les interpelleront.

Sur Netflix, au contraire, les filtres activés selon mes visionnements passés jouent en ma faveur.

Sans eux, je n’aurais pas découvert le formidable documentaire en 8 épisodes sur l’histoire de Cuba que je suis en train de regarder.

Mon problème est que la tendance lourde dans le milieu semble aller à contre-courant de mes efforts de sobriété.

Mon cinéaste favori parmi les vivants ? Martin Scorsese.

Si son dernier opus, The Irishman, une magistrale cathédrale de 3 heures et 32 minutes, a été conçu directement pour Netflix, c’est qu’il y a une migration des gros joueurs vers ce nouveau véhicule.

C’est comme si un pusher décidait de purifier sa marchandise au lieu de la couper et d’en baisser simultanément le prix.

Avenir

Si un vieil accro aux livres comme moi en est rendu là, quel impact sur la lecture chez des jeunes qui ont grandi dans ce nouvel environnement ?

Le vieux manuel de sociologie d’un cours que je donne à HEC faisait 482 pages. Trop long, disaient les étudiants.

L’édition suivante faisait 232 pages. Trop long, ont dit les étudiants.

Quel avenir cela dessine ? Je n’ai pas de réponse. Et vous ?