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Des chocolats assortis, façon Serge Bouchard

L'allume-cigarette de la Chrysler noire
Photo courtoisie L’allume-cigarette de la Chrysler noire
Serge Bouchard
Éditions Boréal
248 pages

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Ouvrir le dernier ouvrage du conteur et anthropologue Serge Bouchard, c’est comme ouvrir une boîte de chocolats Laura Secord ou de toute autre marque, comme celle qu’on offrait à notre bien-aimée maman pour son anniversaire, dans les années soixante. Il y avait deux étages, séparés par un mince carton blanc, et les choix étaient nombreux, entre le chocolat au caramel, celui avec de la noix de coco ou avec une amande, le pur lait, le noir, la menthe, le nougat, le dur de dur, etc.  

On s’est habitué à la voix de Serge Bouchard, à sa dégaine, à son style. Aussi, dans ces 65 histoires, on ne sera pas dépaysé. On se retrouvera, au contraire, en terrain connu. À un ami français qui me disait ne pas apprécier particulièrement ces histoires et ne pas comprendre notre engouement pour ce brasseur de vieux souvenirs, je lui ai répondu qu’il fallait sans doute avoir connu une enfance entre les cordes à linge, les champs derrière la maison, les patinoires où nous jouions au hockey par moins vingt degrés avec une tuque aux couleurs du CH, les escaliers tournants, les hivers de fortes bourrasques et les vieux camions et tracteurs du mononcle, les tartes à la farlouche de la tante Ida, qui occupait le logement du dessus et dont le mari irlandais travaillait à la Vickers, et le chapelet en famille avec le cardinal Léger, tous les soirs à 19 h, même si la famille de Serge Bouchard n’était pas très portée sur le crucifix et le goupillon. « Le soir, écrit-il, ma mère déconstruisait tranquillement le catéchisme que nous apprenions à l‘école durant la journée. » 

Il y a dans toutes ces histoires et tous ces points de vue la quintessence de ce que nous sommes devenus avec le temps, « un frisson de l’absolu... dans les brumes de l’aube » où l’on peut entendre bien souvent « la symphonie de l’univers ». 

Je me reconnais, moi, dans ces champs abandonnés où poussent comme des champignons de nouvelles maisons en rangée, dans cet asphalte noir qui sent encore le goudron chaud, dans ces rouleaux de gazon fraîchement posés que le voisin arrose avec dévotion, dans ces haies de cèdres ou ces clôtures Frost qui séparent les bungalows, dans ces parties de hockey bottine dans les rues neuves, dans le bruit des tondeuses à gazon au milieu de cette oasis de verdure. « Voilà la culture, voilà l’extase, voilà la paix » dans laquelle nous avons baigné, nous citadins mi-banlieusards, mi-montréalais de l’est de la ville. 

Colère  

Son parti pris pour les oubliés, son engagement contre les injustices, il les a découverts et cultivés très tôt, sur les bancs de l’école primaire. « J’avais huit ans et je rageais devant cette galerie de curés, ce panthéon de gouverneurs, cette file d’aristocrates à perruques, de faux héros inventés par des historiens nationaux. [...] On parlait plus de Maria Goretti que de la Huronie », déplore-t-il.  

Cette colère, elle l’a suivi et habité jusqu’à aujourd’hui. « La colère dont je parle a un nom terne et ordinaire : cela s’appelle la conscience sociale. » Et je me mets à penser que Serge Bouchard aurait fait un bon militant dans les diverses organisations qui secouaient le Québec des années soixante. Si nous avons perdu un bon militant, pendant ces années d’extrême agitation sociale, enfin, je présume, nous avons gagné un anthropologue exceptionnel doublé d’un fin philosophe qui sait parler aussi bien aux humains qu’aux arbres. 

À travers l’histoire inépuisable de sa famille, il nous raconte aussi un petit peu de la nôtre. Peuple rêveur et fabulateur, métissé, rebelle et indomptable, aux mille visages et métiers : bûcherons, forgerons, charretiers, coureurs des bois et aussi porteurs d’eau et chauffeurs de taxi fatigués. Ces gens dont nous sommes faits ne connaissaient pas vraiment les frontières entre les deux Amériques du Nord, ils étaient chez eux partout. 

Et l’allume-cigarette de la Chrysler noire dans tout ça ? Ce n’est pas vraiment important, ce qui compte, c’est la troublante sagesse qui se dégage de toutes ces aventures racontées de main de maître. 

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