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Harmonium: des musiciens (pas) parmi tant d’autres

Louis Valois, Serge Fiori et Michel Normandeau se sont réunis à l’occasion de la sortie de l’album Harmonium XLV.
Photo Agence QMI, Joël Lemay Louis Valois, Serge Fiori et Michel Normandeau se sont réunis à l’occasion de la sortie de l’album Harmonium XLV.

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Il y a 45 ans, Harmonium lançait son tout premier album. Un disque que Serge Fiori, Louis Valois et Michel Normandeau avaient dû sortir sur une compagnie de disque ontarienne... spécialisée en musique disco. Le coût total de production? Un maigre 4000$. À l’occasion de la réédition de l’album mythique, Le Journal a rencontré les trois musiciens qui se sont remémoré avec un plaisir contagieux l’année 1974.

La rencontre avait été prévue dans les bureaux d’Universal Music, dans le Vieux-Montréal. Puisque l’auteur de ces lignes n’était pas encore de ce monde en 1974, il a eu l’idée d’inviter son paternel, qui l’a initié à la musique d’Harmonium dans son enfance. « Je viens d’avoir 38 ans et j’ai décidé d’inviter mon père pour l’entrevue », ose-t-on dire aux trois musiciens. « 38 ans? Ah, ta gueule! » lance un Serge Fiori en riant.

Dans la petite salle où l’on prend place, on sent que les trois anciens comparses sont heureux de se retrouver. Sur son téléphone, Louis Valois montre aux deux autres les images qui se trouveront dans le livret inclus avec l’album.

« T’avais même pas un an là-dessus? » demande Valois à Fiori, en pointant une photo du chanteur alors tout bébé. « Oui, c’est là que j’ai écrit Aujourd’hui je dis bonjour à la vie! », rétorque-t-il, sous l’hilarité générale.

Trois ans après la sortie de L’Heptade XL, Harmonium est ainsi de retour avec Harmonium XLV, une réédition qui coïncide avec le 45e anniversaire du premier album du groupe qui comprend les succès Aujourd’hui, je dis bonjour à la vie, Pour un instant et Un musicien parmi tant d’autres. Est-ce que le succès de la démarche en 2016 a convaincu les musiciens d’en faire de même avec leur première galette?

« Ce n’est pas un projet commercial, tient d’abord à préciser Fiori. Mais L’Heptade XL avait tellement bien été, le monde avait tellement aimé ça. Louis avait les bandes originales du premier album. On les a écoutées et ça nous a jetés par terre. »

Louis Valois, Serge Fiori et Michel Normandeau se sont réunis à l’occasion de la sortie de l’album Harmonium XLV.
Photo courtoisie

 

Se dénaturer? Pas question!

Retour 45 ans en arrière. À l’époque, Harmonium joue à profusion dans les cégeps et les universités. « On jouait le midi dans les cafétérias », se souvient Fiori. « Je me souviens, une année on avait joué à Sherbrooke à [la salle Maurice] O’Bready devant 30 personnes. Je voulais mourir ma vie. Je me disais que je ne ferais jamais ce métier-là. On y était retournés l’année d’après et c’était sold out. Il y avait quelque chose qui se passait avec le bouche-à-oreille. »

Les musiciens avaient déjà des admirateurs, sans un seul album sur le marché. Ils sentaient qu’ils devaient entrer rapidement en studio, pour profiter de l’engouement.

Mais aucune compagnie québécoise n’était intéressée par leur musique qui ne ressemblait à rien de ce qui se faisait ici. « Un commentaire qui revenait souvent, c’était qu’il y avait trop de “lalala” dans les chansons », dit Valois en riant. « Ou bien, ils ne comprenaient pas ce qu’on disait, ajoute Fiori. Quand Beau Dommage arrive et qu’il chante quelque chose comme « 5622, rue Viger... », c’était clair. Nous autres, c’étaient des « lalala », ils avaient peur! (rires) »

Pour plaire aux compagnies de disques, les musiciens avaient alors tenté de modifier leurs chansons. « On avait raccourci des bouts et ralenti certaines chansons, dit Fiori. Mais on n’aimait pas ça. »

« Dans le fond, ç’a été une bonne chose que les compagnies ne vous aient pas acceptés parce qu’ils vous auraient tous dénaturés », remarque le père de l’auteur de ces lignes. « De toute façon, c’était impossible. On ne l’aurait jamais fait », répond Fiori.

En moins de cinq jours

Un peu mal pris, Harmonium s’était alors entendu avec Quality Records, à Toronto. « C’était une compagnie de disco, dit Fiori. Ils ont fait une étiquette pour nous, qui s’appelle Celebration. »

« Ils étaient excités par le projet, se souvient Valois. Mais on n’avait eu que quatre jours et demi pour enregistrer l’album. Et on n’avait pu assister au mixage. »

« Une chance qu’on était prêts, ajoute Michel Normandeau. On avait passé un an à jouer dans les bars ici, dans le Vieux-Montréal. On faisait deux ou trois sets jusqu’à trois heures du matin. On faisait les tounes une après l’autre. Et on recommençait. » « Te souviens-tu du salaire? demande Fiori. C’était 7$! »

C’est au studio Tempo (« l’un des meilleurs studios à Montréal à ce moment-là») qu’Harmonium avait enregistré l’album. « C’était la référence, dit Valois. Une place faite comme les studios à New York. »

« Une chance qu’il y avait Michel Lachance, l’ingénieur et producteur, indique Normandeau. C’est lui qui l’a sauvé, je pense. » « La prise de son de Michel est tellement incroyable », ajoute Valois. « C’était le meilleur à Montréal, renchérit Fiori. Il a formé tous les autres ingénieurs qui sont passés par là. »

« Fred Torak nous avait aussi aidés, fait remarquer Normandeau. C’était une espèce de mentor. On allait le voir chez lui, à côté du Forum de Montréal. C’est un gars qui enseignait le jazz à McGill. Il ne nous faisait pas pratiquer, mais écouter des choses. Quand on est entrés en studio, on était à l’aise. Il était là, comme une présence. »

De l’aide des anglophones

Mis à part le budget restreint de 4000$ et la durée très rapide d’enregistrement, les musiciens n’ont pas eu d’autres contraintes du côté de Quality Records. « C’est pour ça qu’on est atterri là. Ils n’avaient tellement aucune câlisse d’idée de ce qu’on faisait! lance Fiori. On était libres. »

Fait cocasse, en plus d’avoir été appuyés par une compagnie de Toronto, les membres d’Harmonium ont reçu un important coup de pouce d’une radio de Montréal... anglophone. « C’est CHOM-FM qui a le plus poussé pour nous, au début », se souvient Normandeau.

« On n’avait pas un son typiquement québécois, avec toute la vague des Charlebois et Ferland, ajoute Fiori. On arrivait avec autre chose. On allait des fois les voir la nuit et on passait une heure là-bas à jaser live en studio. »

Le populaire animateur de CHOM, Terry DiMonte, a même écrit un témoignage dans le livret d’Harmonium XLV. « Quand je lui ai parlé, il était émotif au téléphone, raconte Valois. Il m’a dit qu’on avait été d’une importance capitale dans la fin de son adolescence. »

Bandes retrouvées

Selon Michel Normandeau, ce qui a véritablement déclenché le succès d’Harmonium à cette époque, ç’a été le passage à la Place des Arts. « Le disque est sorti en mars-avril 1974 et on avait fait la Place des Arts en juin, dit-il. On avait booké un soir dans la petite salle, qui s’appelait alors Port-Royal. On l’avait remplie assez rapidement. Avec l’argent qu’on avait fait, on avait ajouté un deuxième soir et on s’était payé des publicités dans les journaux. Quand les médias avaient vu « Harmonium à la Place des arts : complet – supplémentaire », c’est là qu’ils avaient embarqué. Ç’a eu un impact. La lancée était faite. »

Dans les années 1980, après la fin d’Harmonium, Louis Valois avait travaillé au studio Tempo. « À un moment donné, quelqu’un du studio m’avait appelé pour me dire qu’ils avaient retrouvé trois bandes d’Harmonium et qu’ils voulaient s’en défaire, car ils n’avaient plus de place. »

Ces bandes étaient celles du premier album. Le bassiste les a entreposées chez lui. Et ce n’est que tout récemment que lui et Fiori ont pris le temps de tout réécouter. « On a réalisé qu’il y avait plein d’affaires qui n’étaient pas sur le premier disque, qui avaient été oubliées. »

«En retravaillant l’album, ça sonne tellement bien. C’est comme s’il avait été conçu la semaine dernière! » conclut Fiori.

Après L’Heptade XL et Harmonium XLV, tout porte à croire que le groupe poursuivra sur sa lancée en remixant prochainement son deuxième album en carrière, Si on avait besoin d’une cinquième saison. Questionnés à ce sujet, les membres d’Harmonium restent évasifs, précisant toutefois, comme des sages, qu’ils songent bel et bien à des parutions spéciales lorsque le groupe fêtera ses 50 ans, dans quelques années.

Au bout d’une trentaine de minutes d’entretien, Serge Fiori, Louis Valois et Michel Normandeau doivent tirer leur révérence, saluant une dernière fois le journaliste et son paternel, qui n’oublieront pas de sitôt cette journée. Une preuve de plus que la musique intemporelle d’Harmonium a transcendé les générations.

  • L’album Harmonium XLV est présentement sur le marché.