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Bilan de session: la loi 21 ne justifie pas tout!

Au nom de la «laïcité», certains sont prêts à tout pardonner à la CAQ... Erreur.

Bilan de session: la loi 21 ne justifie pas tout!
Photo Simon Clark

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Au nom de la «laïcité», certains sont prêts à tout pardonner à la CAQ... Erreur.     

Bilan de session: la loi 21 ne justifie pas tout!
Le Journal de Québec

Tant que ce n’est pas libéral...  

On me la fait souvent celle-là. Si je publie une critique de la gouvernance de François Legault, immanquablement il y aura des angry-caquistes pour me gronder: «T’aimais mieux quand c’était les libéraux!!!»  

Chaque fois je leur répète la même chose; une critique que l’on formulait à l’égard de la CAQ avant qu’elle ne prenne le pouvoir, c’était qu’il y avait danger qu’à bien des égards, une gouvernance caquiste ressemble à s’y méprendre à une gouvernance libérale.  

  • Écoutez l'entretien entre Steve E. Fortin et Richard Martineau à QUB Radio, ici :

Le vernis «nationaliste» en moins.   

Et après un peu plus d’un an au pouvoir pour la CAQ, si l’on devait choisir un dicton pour évoquer la prochaine étape de ce gouvernement, je choisirais ceci: «chasser le naturel et il revient au galop».   

À propos de la loi 21  

Avant d’aller plus loin, il importe de recadrer les choses à propos de la loi 21. Cette loi sur la laïcité, c’est le début de quelque chose, mais c’est un projet incomplet (il faudrait colmater les brèches qui lui donnent des allures de catho-laïcité comme l’exemption pour les écoles confessionnelles subventionnées par l’État et s’attaquer à la fiscalité religieuse) et à portée très limitée dans le temps (la disposition de dérogation à la base de l’adoption de cette loi risque de durer moins longtemps que les nombreuses attaques à son endroit en justice).   

Justifier tous les irritants de la gouvernance caquiste, surtout par les nationalistes, à l’autel de cette seule loi, voilà qui est périlleux.   

Et des irritants, il commence à y en avoir pas mal. Assez pour se demander si ça vaut bien la peine de changer les libéraux pour des libéraux «light» qui scandent «le Québec d’abord» dans un Canada désuni qui n’a que faire des atermoiements d’un Québec désuni lui aussi.    

Veronique Hivon du PQ et  Christine Labrie de QS accompagnees de Francine Lessard, DG du Conseil quebecois des services educatifs a la petite enfance (CQSEPE), et de Valerie Grenon, presidente de la Federation des intervenantes en petite enfance du Quebec (FIPEQ-CSQ). Sujet : Depot d une petition intitulee Opposition au projet de deploiement universel des maternelles 4 ans et valorisation des services educatifs a la petite enfance.
SIMON CLARK/JOURNAL DE QUEBEC/AGENCE QMI
Photo Simon Clark
Veronique Hivon du PQ et Christine Labrie de QS accompagnees de Francine Lessard, DG du Conseil quebecois des services educatifs a la petite enfance (CQSEPE), et de Valerie Grenon, presidente de la Federation des intervenantes en petite enfance du Quebec (FIPEQ-CSQ). Sujet : Depot d une petition intitulee Opposition au projet de deploiement universel des maternelles 4 ans et valorisation des services educatifs a la petite enfance. SIMON CLARK/JOURNAL DE QUEBEC/AGENCE QMI

Le démantèlement tranquille: maternelles 4 ans et commissions scolaires  

François Legault veut s’assurer qu’il réalisera ses promesses le plus rapidement possible. Surtout celles qui pourraient s’avérer plus difficiles à justifier plus tard dans le cours de son mandat. Je pense ici aux dossiers des maternelles 4 ans et de l’abolition des commissions scolaires par exemple.   

Dans les deux cas, nous sommes en présence de ce qui inquiète le plus de ce nouveau gouvernement: une forme d’acharnement idéologique bien conservateur qui s’incarne, notamment, par le refus d’entendre les voix discordantes, notamment celles des experts, des scientifiques, des syndicats, etc.   

En ce qui a trait aux maternelles 4 ans, des experts ont émis de sévères critiques, lesquelles ont été balayées du revers de la main par le gouvernement. François Legault a fait de cette promesse un dogme au récif duquel il est prêt à jouer la réussite de son mandat.   

On s’arrêtera à ce texte, des plus pertinents, publié dans L’état du Québec 2020 (pages 54 à 60), de la professeure associée au Département d’éducation et formation spécialisée et au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal Christa Japel.   

Cette spécialiste des questions de la petite-enfance pose la question suivante, essentielle: «La maternelle 4 ans universelle: un bon investissement de fonds publics pour favoriser la préparation à l’école des enfants?»  

La professeure Japel commence par expliquer la genèse du projet des maternelles 4 ans. Elle présente ensuite les pour et les contre de ce projet. Enfin, c’est sur la pertinence de ce projet que cette experte se prononce. On retiendra ceci :   

«La promesse de la CAQ en campagne électorale de fournir la maternelle quatre ans à tous les enfants part d’une bonne intention. On trouve des enfants ayant des difficultés dans toutes les couches socioéconomiques.  

Cependant, étant donné la réalité observée dans les milieux scolaires et les résultats des recherches québécoises, la pertinence du déploiement à grande échelle de ce nouveau programme doit être remise en question.   

Bilan de session: la loi 21 ne justifie pas tout!
Caricature d'Ygreck

D’abord, il y a une pénurie sérieuse de locaux adéquats et de personnel qualifié, deux des conditions de base pour mettre sur pied un service de qualité. Ensuite, des services pour ce groupe d’âge existent déjà dans les CPE, et ils sont mieux adaptés aux besoins des jeunes enfants. Finalement, les coûts de l’implantation de cette mesure ont explosé par rapport à l’estimation initiale, ce qui fait craindre un investissement majeur dans un programme dont les bénéfices sont non prouvés et une diminution du financement pour l’accroissement du nombre de places en CPE .  

En étant bien conseillé, le gouvernement aurait pu apprendre de l’expérience des maternelles 5 ans, dans le déploiement universel il y a plus de 20 ans a été contesté par de nombreux acteurs des milieux scolaire et universitaire.  

Cette mesure, basée sur le même objectif que celle de la CAQ, soit de mieux préparer tous les enfants pour leur entrée à l’école, n’a pas eu pour effet de diminuer le pourcentage de ceux qui avaient des lacunes quant à leur préparation à l’école. En fait, le pourcentage d’enfants vulnérables provenant de milieux socioéconomiques défavorisés et reste très préoccupant. Par ailleurs, la littérature scientifique confirme depuis longtemps qu’une offre universelle de certains services tend à maintenir l’écart entre les enfants de strates socioéconomiques différentes, non pas à le diminuer.   

Un consensus sur la place de la maternelle 4 ans dans la gamme de services préscolaires existe, à certaines conditions : elle doit réussir à joindre une clientèle qui fréquente peu ou qui ne fréquente pas du tout les services de garde et agir ainsi en complémentarité avec ces derniers. Toutefois, pour obtenir les effets escomptés, il faut mettre en place un programme basé sur des données probantes et des standards de qualité. La qualité des maternelles 4 ans n’atteint malheureusement pas, à l’heure actuelle, un niveau satisfaisant pour répondre adéquatement aux besoins des enfants vulnérables. »  

À la lecture de cet avis d’une des spécialistes les plus crédibles en matière de petite enfance au Québec, on comprend un peu mieux à quel point la réponse du député Éric Caire de la CAQ était bête l’an dernier quand celui-ci, questionné à propos d’une énième étude qui confirmait que l’environnement des CPE était plus approprié pour le groupe d’âge 4 ans, n’avait eu rien d’autre à répondre que ceci: «Je veux bien qu’une étude me dise que j’ai tort, vos enfants ont été mal servis, mais ce n’est pas vrai, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise?»  

Ajoutons au portrait cet éditorial de septembre dernier signé par Brigitte Breton dans Le Soleil. Il est très indicatif de l’allergie dont semble souffrir le gouvernement de la CAQ envers les experts et les scientifiques qui les contredisent:   

«François Legault et la Coalition avenir Québec ont démontré qu’ils étaient loin de maîtriser les tenants et aboutissants du dossier de l’immigration. Il semble en être de même avec un autre projet cher au chef de la CAQ, l’implantation de maternelles 4 ans partout au Québec. [...]  

“La maternelle 4 ans pour tous. Une mauvaise affaire pour tous”. C’est le titre d’une lettre publiée mardi dans La Presse et signée par Nathalie Bigras, directrice de l’équipe de recherche qualité des contextes éducatifs de la petite enfance de l’UQAM, et neuf autres professeurs du réseau de l’Université du Québec, de l’Université Laval et de l’Université de Montréal.  

Que soutiennent les auteurs? Que la formation politique et son chef tiennent peu compte des grandes tendances dans la littérature scientifique. Selon eux, “la majorité des études européennes et nord-américaines arrivent à la conclusion que les enfants plus jeunes à leur arrivée dans le réseau scolaire éprouvent davantage de difficultés que les plus âgés au moins durant les premières années du primaire”.   

Ce n’est pas la première fois que la CAQ manifeste peu d’intérêt pour la science.»  

Cet éditorial, publié après le premier débat des chefs de la dernière campagne électorale au Québec, avait ceci de prophétique en quelque sorte... la CAQ a, en effet, été très brouillonne sur les questions de l’immigration et le parti de Legault a effectivement manifesté agacement, sinon mépris, envers les opinions divergentes des siennes, voire même les contre-pouvoirs quand ceux-ci semblaient devenir un peu trop agaçants (lire Michel C. Auger sur cette question spécifique).     

Le Ministre de l Education Jean Francois Roberge repondant aux questions de Jonathan Trudeau a QUB Radio jeudi le 13 juin 2019 au Parlement de Quebec.
SIMON CLARK/JOURNAL DE QUEBEC/AGENCE QMI
Photo d'archives, Simon Clark
Le Ministre de l Education Jean Francois Roberge repondant aux questions de Jonathan Trudeau a QUB Radio jeudi le 13 juin 2019 au Parlement de Quebec. SIMON CLARK/JOURNAL DE QUEBEC/AGENCE QMI

Malheureusement, la même logique s’applique dans le cas du projet de loi 40, celui qui vise l’abolition des commissions scolaires.   

Cette lettre de M. Maurice Bernier, préfet de la MRC du Granit élu au suffrage universel de 2005 à 2014 et président de la Conférence régionale des élus de l’Estrie de 2009 à 2013, a de quoi faire réfléchir. Devant l’attitude du ministre de l’Éducation en commission parlementaire du projet de loi 40, ce citoyen s’est senti le besoin d’intervenir :   

«Monsieur le Ministre, je veux d’abord vous dire à quel point j’ai été renversé par votre attitude cavalière et méprisante à l’endroit des femmes et des hommes qui s’impliquent avec sincérité en faisant preuve d’une générosité exceptionnelle dans le but d’offrir des services éducatifs de qualité à nos jeunes du primaire, du secondaire, formation générale adulte ainsi que la formation professionnelle dans le secteur public sur l’ensemble du Québec.  

En effet, lors de la conférence de presse qui a suivi le dépôt du projet de loi 40, vous avez déclaré: “Finis les voyages en Floride pour les commissaires d’école”. Madame Anne-Marie Dussault de l’émission 24/60 de Radio Canada à laquelle vous participiez la journée même, vous a fait remarquer vos propos méprisants, et ce, avec fermeté. Je pourrais citer d’autres déclarations de votre part qui vont dans le même sens. Je préfère vous en laisser la paternité. [...]  

vous proposez un an après les élections, une réforme de structure tant souhaitée [sic] que l’Assemblée nationale s’apprête à étudier dans un contexte d’urgence, je crains qu’une telle démarche de vouloir récupérer [les 41] millions de dollars sur 4 ans n’atteigne pas la cible souhaitée. Cela vous permettra sans doute et sans hésitation d’imposer courageusement le bâillon à une opposition qui ne partagerait pas votre point de vue et celui de votre premier ministre évidemment. J’aimerais également souligner que votre projet de loi attaque l’autonomie des régions et par le fait même éloigne les décisions prises par les gouvernements de proximité que sont les commissions scolaires étant donné votre désir de centralisation.   

En terminant, Monsieur le Ministre, permettez-moi humblement de vous réitérer une demande qui vous a été faite par de nombreux intervenants dont des représentants de commissions scolaires que vous auriez préféré ne pas entendre dans le cadre des travaux de la commission parlementaire à l’effet de suspendre les travaux de ladite commission parlementaire afin d’entreprendre une véritable consultation qui permettrait de faire le point sur l’ensemble de la situation en éducation et ainsi d’être en mesure de proposer de vraies solutions à de vrais problèmes.   

De plus une telle démarche ferait de vous un des grands ministres de l’Éducation que le Québec aurait connu à l’image du vénérable et vénéré Paul Gérin-Lajoie et ferait taire ceux et celles qui présentement auraient le goût de vous comparer à l’ex-ministre de la Santé dans le gouvernement Couillard de triste renommée et dont la réputation l’empêche de songer à se présenter à l’investiture libérale pour déterminer le futur chef du parti libéral du Québec.»  

On pourrait continuer ainsi longtemps. Nous sommes plusieurs à nous inquiéter des irritants de la gouvernance caquiste. Cette volonté de vouloir à tout prix «livrer la marchandise», en allant jusqu’à permettre au président du Conseil du trésor d’établir publiquement que «ceux qui ne respecteront pas les objectifs fixés pourraient bien perdre leur ministère».   

Voilà qui est inquiétant. Veut-on vraiment rejouer dans ce navet que furent les réformes en Santé sous l’ancien gouvernement? Centralisation du processus décisionnel, plus de pouvoir aux mains des ministres... Voilà des critiques que l’on entend par rapport aux projets de loi évoqués plus haut.   

Le vernis «nationaliste» de la CAQ ne résiste pas aux irritants, nombreux, de sa première année de gouvernance. Il y a bien eu un «effet loi 21» qui a permis à François Legault de bomber le torse, mais ça prendra beaucoup plus que ça pour éviter les écueils d’une gouvernance qui ressemble de plus en plus à celle qui a poussé bon nombre de Québécois à se jeter dans ses bras en octobre 2018.