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Pour que l'humour se remette à rire de bon coeur

Sa raison d’être : faire du bien aux gens

Pour que l'humour se remette à rire de bon coeur
Photo Agence QMI, Joël Lemay

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J’ai toujours profondément aimé le milieu de l’humour au Québec. J’ai d’ailleurs eu la chance de le côtoyer de très près, à l’adolescence et au début de l’âge adulte, alors que je travaillais dans une salle de spectacle, comme technicienne de scène.   

  

Les spectacles d’humour étaient de loin mes préférés, et pas seulement parce que je suis un bon public, mais bien parce que, cachée en coulisse, je pouvais observer comme les gens, à mesure que la soirée avançait, allaient toujours de mieux en mieux. Chaque fois, il y avait comme quelque chose de piquant dans l’air, qui savait s'emparer des cœurs pour mieux dilater les rates. J’étais trop jeune pour pleinement le comprendre, bien sûr, mais ce n’était pas que des humoristes que j’avais sous les yeux, mais une part des artisans insoupçonnés, qui nous ont protégés jusqu’ici, du mental à l’âme, en passant par l’identité.     

  

Au regard de notre histoire, je remarque que l’humour, plus souvent qu'à son tour, nous a donné une voix quand tout cherchait à nous bâillonner. Qu’il nous a fait rire face à un monde qui ne nous invitait qu’à le pleurer et à baisser la tête. Qu’il nous a rassemblés et donné une famille par le rire quand la solitude nous rongeait plus fort que l’hiver. Surtout, qu'il nous a toujours rappelés à nous-mêmes chaque fois qu’on a voulu nous corrompre l’identité. L’humour, enfin, a été tantôt la béquille, tantôt le bâton de marche, qui nous a, sans relâche, aidés à avancer et à faire face, depuis Rose Ouellette jusqu’à Mehdi Bousaidan.      

  

Mais hier, devant le gala des Oliviers, qui avait pourtant bien commencé, j’étais profondément lasse du criage et des « fuck you ». J’étais lasse des insultes vulgaires et des craques vicieuses qui, au mieux, ne faisaient rire la salle que d’un jaune qui a peur d’être le prochain à se faire méchamment poivrer. Ça fait un certain moment que ça dure et force m'est d'admettre que ça ne prend pas un doctorat en observation pour voir dans les yeux des gens présents comme personne n’aime ça se faire planter sur ses cotes d’écoute ou sur ses ratées de la dernière année, devant une salle pleine et des milliers de téléspectateurs. Personnellement, non seulement ça ne me fait pas rire, mais ça n'en finit plus de me mettre mal à l'aise et de gâcher le moment.     

  

Entre vous et moi, je m’explique mal pourquoi on semble profiter des galas, aujourd’hui, pour s’envoyer compulsivement chez le bonhomme, au lieu de célébrer proprement le travail et les réalisations de nos artistes, qui en arrachent pour nous offrir de la qualité et qui, il me semble, méritent un peu mieux que des claques sur le museau entre confrères et consoeurs. Je m’avance peut-être, mais je doute que nous soyons si nombreux à nous taper sur les genoux devant ça. Le fait de choquer a des vertus que je n'entends pas nier, mais je trouve qu'on frôle dangereusement, ici, la saturation malveillante.    

  

Je ne suis évidemment pas restée de marbre tout le long, mais au moment de faire le bilan de ma soirée, j’ai constaté que les quelques rires que j’avais néanmoins eus ne changeaient pas grand-chose au sentiment que j’avais d’avoir assisté à une énième séance de petites humiliations en habits de soirée. Remarquez, c'est peut-être moi qui n'ai aucun sens de l'humour, aussi, qu'en sais-je?    

  

Ce que je sais, cependant, c'est que l’humour a toujours été un des marqueurs les plus révélateurs de la succession des époques et de l’évolution des mentalités. Preuve étant qu’on ne rie plus de ce qui nous faisait rire il y a cinquante ans et qu’on ne rira pas de ce qui nous fait rire aujourd’hui, dans dix ans. Et plus je m’y penche, plus je constate que ce qui, à mon sens, a toujours fait le génie et le succès des humoristes, quel que soit leur genre, est la justesse de leurs observations et l'intelligence qu'ils ont d’offrir le bon exutoire aux tabous et aux non-dits, ainsi qu'une soupape providentielle aux pressions sociales anxiogènes.     

  

On n’a qu’à penser à Yvon Deschamps et à ses sketchs légendaires sur la femme battue, le condamné à mort ou son histoire du Canada. À Lise Dion qui a su rendre avec un brio aussi drôle que bouleversant l’âme féminine d’une génération esseulée, en quête d’amour et de reconnaissance. Pensons aussi à Jean-Marc Parent, qui a pu s’offrir toutes les audaces, comme celle de jouer son fameux personnage en chaise roulante, parce qu’il a précisément toujours su le faire avec la bienveillance la plus sincère. Parce qu’il a toujours su mettre le doigt habile, mais néanmoins gentil, sur le comique universel d’un quotidien auquel nous sommes tous confrontés d’une manière ou d’une autre.     

  

Je pourrais continuer longtemps, car la liste est longue et le Québec extrêmement talentueux, mais tout ça pour dire que je crois sincèrement que l’humour, chez nous, aurait tout à gagner à renouer avec le cœur lumineux de toute sa raison d’être : celle de faire du bien aux gens. Histoire que, dans la volée, il se remette lui aussi à rire de bon cœur.