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L’humour graveleux

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Il se pratique au Québec un humour pornographique que, mine de rien, l’on n’a pas vu venir. Ceux qui en font métier, hommes et femmes, l’égalité des sexes est à ce prix, trouvent leur public et leurs défenseurs. Ils trouvent aussi leur compte en argent sonnant. 

J’ai regardé le gala Les Olivier dimanche soir à Radio-Canada, le service public qui depuis des lunes a « évolué » avec la culture populaire d’un Québec plus scolarisé, mais sous-cultivé. Un paradoxe moins contradictoire qu’il n’y paraît. Car l’intelligence, le raffinement et la grossièreté se conjuguent autant qu’ils s’excluent.

  • Le commentaire de Denise Bombardier à Qub Radio

Raymond Devos, un grand humoriste français du XXe siècle, à qui j’avais demandé en entrevue où se situait la vulgarité dans l’humour, m’avait répondu ceci : « L’humoriste inculte parvient vite à la vulgarité. Et hélas ! c’est sans retour. » 

Insulte 

L’exercice que nous a offert le gala Les Olivier me semble une insulte à la mémoire d’Olivier Guimond, un homme éminemment talentueux, timide, réservé, d’une délicatesse d’un autre âge. Un homme aux émotions de toutes les teintes qui serait sans doute offensé par les frasques de quelques trublions qui se réclament de lui aujourd’hui. 

Ce gala, je l’ai moins regardé que subi. C’est un miroir à peine déformant d’un Québec qui se croit décomplexé, affranchi des codes, libéré par les mots dont on use à tort, à contresens. Des mots dégagés de leur connotation affective première, des mots marinant dans une eau saumâtre, des mots remplis de hargne et de prétention. 

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J’ai entendu une langue vidée de son esprit, une langue non pas de bois, mais de malice, où la cruauté n’était jamais loin. Une langue sans cœur, tenue par des humoristes anxieux qui, sans repères, croient que la notoriété est le sommet de la reconnaissance du talent. 

Déshonneur 

L’humour, quelle que soit sa couleur, n’est pas donné à tous. Car l’humour recèle sa part de souffrance, de blessures et d’espérances. L’humoriste n’est jamais le roi, c’est le fou du roi. Celui qui prend des risques, dont celui d’être rejeté. L’humoriste n’a que le pouvoir d’émouvoir, de déranger, de faire rire, de rassurer, voire de déplaire. S’il s’arroge le droit de démolir des êtres, de les mettre à mort en les jetant aux bêtes des stades de toutes les hontes, il se déshonore et se révèle, tel qu’en lui-même, une bête traquée qui veut se reproduire à travers les autres. 

Mais de quoi tant d’humoristes qui ont pris parole dimanche se vengeaient-ils ? D’où leur viennent cette suffisance, cet aplomb, cette absence de surmoi qui les font glisser dans l’indécence et parfois dans l’obscénité devant des pairs qui rient avant même que les humoristes n’ouvrent leur bouche ? 

Depuis quand les humoristes peuvent-ils prétendre au statut de victime au Québec alors qu’ils sont encensés au-delà du bon sens ? Ont-ils peur de perdre ce qu’ils ne possèdent pas ? À savoir une tendresse à l’endroit des humains, une finesse dans leurs moqueries thérapeutiques et une lucidité qui les empêcherait de se croire au-dessus de ceux dont ils se rient.