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La course à l’investiture démocrate

La course à l’investiture démocrate
AFP

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L’ex-vice-président Joe Biden domine encore, mais la course pourrait réserver bien des surprises, alors qu’une dizaine de candidats conservent des chances non nulles de l’emporter.   

Alors que les principaux candidats à l’investiture démocrate à la présidence se préparent à un autre débat où seuls sept d’entre eux ont satisfait aux critères de plus en plus serrés imposés par la direction du parti, il convient de se demander qui sont ceux qui ont le plus de chances de gagner et ceux qui devraient déjà songer à passer plus de temps avec leur famille. De façon générale, trois grands indicateurs sont à surveiller pour juger d’une élection primaire américaine : les sondages, les montants recueillis et les appuis de la part des leaders du parti.    

Si on se fie aux sondages nationaux, seuls une dizaine de candidats arrivent à laisser des traces sur les écrans radars et le meneur demeure, et ce, depuis plusieurs mois, l’ancien vice-président Joe Biden. Le site Real Clear Politics estime à environ huit points de pourcentage son avance dans la moyenne des sondages sur son plus proche concurrent. Parmi les 15 candidats actuellement en lice, Biden domine littéralement tous les sondages nationaux depuis le début de la course et sa moyenne d’appui est à 27%. Bernie Sanders le suit à 19% et Elizabeth Warren, qui a été la seule à chauffer Biden sérieusement depuis quelques mois, est à 15%. Pete Buttigieg la suit avec 8% et un nouveau venu dans la course, l’ex-maire de New York Michael Bloomberg, recueille 5%. Tous les autres candidats obtiennent des moyennes inférieures à 3% et certains sondages n’arrivent pas à leur trouver un seul répondant favorable.   

Au chapitre des collectes de fonds, Joe Biden n’a pas le même genre d’avantage. Bernie Sanders et Elizabeth Warren dominent avec 74 millions $ et 60 millions $, recueillis surtout de la part de petits donateurs. Pete Buttigieg les suit avec 50 millions $ et Tom Steyer avec 49 millions (dont environ 95% venaient d’un seul donateur: lui-même). Joe Biden les suit avec 38 millions $. Les candidats mineurs qui ferment la marche ont des cagnottes plus modestes qui ne leur permettent pas d’acheter des montants de publicité substantiels, mais qui suffisent pour financer leurs campagnes dans les premiers États à voter, avec l’espoir de recueillir des fonds plus tard si leurs résultats le justifient.   

Pour ce qui est des appuis des élus et autres élites du parti, c’est Joe Biden qui domine, même s’il n’a pas obtenu la bénédiction très prisée de l’ex-président Barack Obama. Il est suivi dans ce domaine par Elizabeth Warren, Cory Booker, et Amy Klobushar, qui reçoivent de nombreux appuis de leurs États d’origine respectifs. Bernie Sanders reçoit aussi quelques appuis importants, mais ses attaches moins solides au Parti démocrate le désavantagent sur cette dimension.  

Que signifient donc ces indicateurs pour les chances de gagner des différents candidats? Voici mon classement, qui pourrait sans doute être appelé à changer si les événements viennent bousculer mes attentes (ce qui arrive assez souvent).     

  1. Joe Biden : Même si sa campagne ne suscite pas un enthousiasme aussi grand que celles de certains de ceux qui cherchent à le talonner et même si la fin de sa campagne est régulièrement annoncée, il est difficile de ne pas accorder beaucoup de poids à l’avance significative qu’il conserve dans les sondages et le capital de sympathie que lui vaut sa longue association avec Barack Obama, surtout aux yeux des Afro-Américains, qui représentent environ 40% de l’électorat aux primaires démocrates. Ses partisans ont aussi tendance à être plus âgés que ceux de ses concurrents, ce qui fait des assemblées un peu moins entraînantes, mais assure une participation plus élevée le jour du scrutin. C’est aussi lui qui obtient systématiquement les meilleurs résultats dans les sondages d’intention de vote contre Trump. Est-ce qu’il paiera le prix d’être au cœur de l’attention à cause des tribulations embarrassantes de son fils Hunter en Ukraine et ailleurs. Peut-être, mais pour le moment l’électorat démocrate ne lui en tient pas rigueur.  
  2. Elizabeth Warren : Même si elle a connu un recul depuis quelques semaines, je crois que les électeurs démocrates de gauche qui feront leur choix en fin de course quand leur candidat préféré ne sera plus en lice sont plus susceptibles de se tourner vers elle que vers Bernie Sanders, qui n’a pas d’attaches fortes au Parti démocrate.   
  3. Bernie Sanders : Malgré son statut d’indépendant, Sanders ne doit pas être sous-estimé. Il ne retrouvera pas automatiquement tous ses appuis de 2016, car le champ est très différent, mais il est certain que sa base électorale lui est très fidèle. Il a aussi une excellente organisation sur le terrain et des coffres bien garnis, ce qui est toujours essentiel.  
  4. Amy Klobushar : Même si sa campagne n’a pas encore décollé, je prends une chance ici en lui accordant de bonnes chances de se frayer une place parmi les meneurs. Elle représente une voix modérée issue du Midwest et son profil est potentiellement attrayant pour les ex-démocrates qui ont penché vers Trump en 2016 dans cette région du pays.   
  5. Pete Buttigieg : Le maire de South Bend, Indiana, a provoqué une grande surprise en s’accaparant un bloc d’électeurs démocrates relativement fidèles qui n’ont pas hésité à délier les cordons de leurs bourses. Il exerce aussi un certain attrait dans les États clés du Midwest et chez les électeurs à la fois jeunes, prospères et centristes. Les Américains sont-ils prêts à voter pour un candidat ouvertement homosexuel? Difficile à dire, mais à ce handicap potentiel s’ajoute son très jeune âge (37 ans), son manque d’expérience politique au niveau national et surtout le peu d’appuis dont il dispose chez les Afro-Américains.   
  6. Michael Bloomberg : L’ex-maire de New York et ex-républicain, qui vient tout juste de joindre la campagne et a dépassé plusieurs candidats bien connus, se démarque surtout par les énormes moyens financiers dont il dispose. Sa fortune personnelle est estimée à une cinquantaine de milliards de dollars et il est déterminé à dépenser ce qu’il faudra pour se donner les meilleures chances de l’emporter, sans demander un sou à d’autres donateurs. Les règles démocrates vont l’exclure des débats parce qu’il ne satisfait pas au critère du nombre de donateurs et il ne sera pas présent en Iowa, mais il a déjà commencé à dépenser des sommes colossales en publicité dans les États qui voteront lors du vote crucial du Super-Mardi.   
  7. Cory Booker : Le combatif sénateur du New Jersey n’a pas encore connu son moment de grâce dans cette campagne et il n’est pas parvenu à satisfaire aux critères pour avoir une place au débat de ce soir. De plus, ses réserves financières commencent à s’étioler et il n’est pas assuré de pouvoir conserver une présence forte sur le terrain en Iowa pour y frapper le grand coup dont sa campagne aura besoin pour espérer aller plus loin.   
  8. Andrew Yang : Entrepreneur en technologie, Yang est un néophyte en politique, mais il s’est attiré des partisans assez enthousiastes et ses idées ont le mérite de se démarquer de l’orthodoxie du parti. Difficile pour le moment d’estimer ses chances de grimper jusqu’au sommet, mais il sera présent au débat de ce soir et il a favorablement étonné lors de ses prestations passées.   
  9. Tow Steyer : Ce milliardaire qui a accumulé une fortune de plus de trente milliards de dollars fait campagne depuis 2017 pour déloger Donald Trump de la Maison-Blanche. Ses propositions de politiques sont discutables, mais il a les moyens de ses ambitions et il restera dans le paysage de la campagne pour un bout de temps encore, y compris le débat de ce soir.  
  10. Julian Castro : Seul Latino parmi les candidats (il ne parle toutefois pas couramment l’espagnol), l’ex-membre du cabinet de Barack Obama et ex-maire de San Antonio, Texas, promettait beaucoup à son entrée dans la course, mais il n’a jamais vraiment pu s’accaparer les feux de la rampe en se démarquant nettement du peloton. Il ne sera pas au débat ce soir.    

Parmi les autres candidats, qui ne seront pas au débat ce soir, aucun ne me paraît capable de percer dans le groupe de tête, à moins d’une combinaison assez extraordinaire d’événements imprévisibles : Michael Bennet, John Delaney, Tulsi Gabbard, Deval patrick et Marianne Williamson continueront de chercher à se tailler une place, mais leurs chances sont pratiquement nulles. 

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM