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À ceux qui jamais ne cessent

Tout ce qui s’affronte le jour sur les champs de bataille sait, le soir venu, sous le couvert de la culture, se rejoindre pour s’embrasser à pleine bouche.

À ceux qui jamais ne cessent
"La chasse-galerie", du merveilleux peintre Emmanuel Garant

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Il y a quelques jours, je prenais place dans l’église du petit village de Frampton, en Beauce, pour assister au spectacle de la Grand’ Débâcle, un groupe de musique traditionnelle local, s'inscrivant dans la même veine que la Bottine Souriante. Juchée dans le jubé et le menton accoté à la balustrade, je me plaisais à regarder ce beau parterre noir de monde, car je pouvais en deviner l’histoire sur la cime des têtes, jeunes et moins jeunes.  

  

Ça m’amusait beaucoup d’être dans cet endroit où, pour l’heureuse occasion, on pouvait boire de la bière et où, déjà, le plaisir piétinait d’impatience. Ce dernier ne se fit pas désirer longtemps, car à peine les gars, tous vêtus de ces damnées chemises à carreaux, qui ont l’art depuis toujours d’éprouver la vertu des Québécoises, ont lancé les premières notes, que la fête s’est emparée de nous.      

  

Cette musique, née des plus beaux fruits du mariage entre Français, Anglais et Irlandais, capable de rapailler tous les peuples que son histoire a eu le hasard de croiser, fait la preuve, à mes yeux, que tout ce qui s’affronte, le jour, sur les champs de bataille sait, le soir venu, se rejoindre pour s’embrasser à pleine bouche, sous le couvert de la culture.    

  

À un moment, les gens quittèrent les bancs pour se mettre à danser dans l’allée centrale de la nef. Adultes, aînés et enfants se tenaient en tournoyant dans la plus belle des prières païennes, qui honore toujours moins ce qu’on croit y avoir en haut que tout ce qui vaut vraiment le coup ici bas. Je me suis alors émue de ce spectacle fait de nos plus beaux symboles, en me délectant avec moi-même des merveilleux parfums de la fierté.      

  

Je regardais la troupe de danseurs, aux filles belles comme le printemps, qui se mélangeait au public et aux musiciens à l’honnête sueur ruisselant d’une virilité franche et historique. Au son de leurs puissants talons frappant le sol comme pour faire écho au souvenir de tous ceux venus avant nous, je me suis dit : ah! Nos belles aïeules ont bien pu tomber enceintes! Et quant à nos hommes, ils ont bien pu écrire autant de chanson pour chanter l’amour des Québécoises, ces seules créatures plus belles, fascinantes et sauvages que le territoire lui-même..!     

  

En les contemplant danser dans les lumières changeantes, les joues rougies par le plaisir, je me suis laissée penser à cette dernière décennie que nous sommes aujourd’hui à quelques heures de quitter et qui n’a pas, pour le dire ainsi, été des plus faciles. M’a alors pris au cœur l’envie sincère de saluer tous ceux qui, chaque matin, se sont levés pour mettre un pied devant l’autre, coûte que coûte, même quand ça allait mal, malgré les manques, les nouvelles, la politique et tout ce temps où l’amour de nous s’est obstiné à se tenir loin.      

  

La nuque vibrant sous la caresse de chanter en français, j’avais envie de lever mon verre jusqu’aux étoiles à tous les Québécois, de longue ou de fraîche date, qui malgré la face de leur voisin, l’avis des spécialistes et ceux qui disent que le mur s’en vient, n’ont jamais cessé d’avancer. De rendre hommage à tous ceux qui ont continué de chanter avec courage, quand il n’y avait plus à déclamer que de vieux refrains usés à la corde. À tous ceux qui n’ont jamais accepté de se laisser croire que la partie était déjà finie, face aux pronostics tenaces des oiseaux de malheur. À tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont trouvé le moyen de tendre la main et de faire une différence. À tous les créatifs, les forts et les inspirés, qui se sont levés et qui sont allés au bâton. Bref, à ces hommes et ces femmes qui ont su souffler de la chaleur sur cet hiver que l’on a cru, bien à tort, éternel.     

  

Toujours dans le jubé, après avoir fait un clin d’œil complice à ce bon vieux Diable, qui a, depuis les tout débuts, donné le rythme à nos chants pour toujours nous ramener à nous-mêmes, je me sentais crépiter au ventre une tendresse infinie pour mes gens aux bras enchevêtrés, de la Beauce comme du Québec, qui ne sont jamais aussi beaux que tout sourire en train de fêter. Était-ce les voix qui chantaient à l’unisson ou la chaleur du violon et de l’accordéon, j’en sais trop rien, mais quelque chose m’a alors murmuré que 2020, à l’image de cette nouvelle époque sur le point de s’ouvrir à nous, en serait une sacrément bonne, qui ne manquerait pas de passer à l’histoire...      

  

Sur ce, très chers amis, permettez-moi de vous souhaiter, depuis le fin fond de mon petit cœur, une belle et très heureuse nouvelle année!     

  

  

* Certains passages de ce texte sont librement inspirés de la chanson J’m’arrêterai pas de danser, composé et chanté par Pierre Grenier, de la Grand’ Débâcle. Merci pour la permission!