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Le jour de l’An, c’est à la télé

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C’est notre premier jour de l’An depuis que papa est veuf. Le premier aussi qu’on ne fêtera pas dans la maison familiale, papa l’ayant vendue après la mort de maman dans l’espoir de se renflouer.

La longue maladie de maman a laissé papa sans le sou. Il n’y avait pas de carte soleil à l’époque. Nous allons donc fêter le jour de l’An dans le petit logement que papa a loué au dernier étage d’un immeuble commercial qui appartient à son père.

Nous faisons le voyage de Sherbrooke à Waterloo dans la coccinelle usagée de mon frère jumeau. Ceux qui ont déjà conduit ces Volkswagen de l’après-guerre savent que sans une chaufferette additionnelle à essence, elles étaient plus glaciales qu’un igloo. 

Je suis assis à l’avant, et ma femme, que j’ai mariée en septembre, est assise sur la banquette arrière avec la blonde de mon frère. Dès le départ, nous avons prévenu les deux femmes de ne pas trop parler, leur souffle se transformant tout de suite en givre dans le pare-brise qu’on n’arrivait pas à déglacer.

Cette année - on est en 1951-, le jour de l’An tombe un mardi. Nous avions décidé d’arriver chez papa en fin de journée afin de l’aider à préparer le réveillon. D’habitude, on finit de manger vers minuit, juste à temps pour se souhaiter la bonne année. 

TOUTE UNE SURPRISE

À la porte d’entrée de son logement, papa avait installé des branches de sapin retenues ensemble par un ruban rouge et ornées de quelques misérables glaçons en papier de plomb. C’était assez laid à voir. Je ne sais pas si papa était content de notre visite, mais nous n’étions pas encore débarrassés de nos gros parkas qu’il nous pressait de venir voir la surprise nous attendant au salon.

Les deux fauteuils et le vieux canapé de velours bourgogne étaient tournés en direction d’une table sur laquelle était posée une espèce de boîte en bakélite brun foncé, percée à l’avant par un écran arrondi aux quatre coins. En dessous de l’écran, il y avait deux gros boutons, séparés par trois plus petits. « C’est une télévision, cria papa ! » Une télévision ? C’est la première fois que nous pouvions en voir une « en personne ». « C’est une RCA Victor », dit papa en tournant l’un des boutons de l’appareil. 

L’écran s’alluma graduellement, mais il se remplit aussitôt de flocons neigeux qui virevoltaient sur un fond noir. Papa ouvrit la fenêtre, allongea le bras et commença à tourner une petite manivelle reliée à un poteau de métal. « Vous le direz quand vous verrez une image ! »

MINUIT À TIMES SQUARE 

 La « tempête » de neige s’apaisa graduellement. « On voit comme des marionnettes ! », dis-je à papa. « O.K. c’est le Howdy Doody Show. Ce soir, on va prendre CBS à Burlington. C’est meilleur que NBC... » Il referma la fenêtre et il commanda des mets chinois que nous avons mangés sans jamais quitter l’écran des yeux. 

À minuit, encore tout ébahis, nous avons vu les milliers d’Américains qui avaient envahi Times Square pour se souhaiter Happy New Year. Ce fut le plus beau réveillon de ma vie.

Ce soir, comme depuis 68 ans, ne me cherchez pas. Comme des millions de Québécois, je serai devant la télévision à l’heure où on se souhaitera tous la bonne année.