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Trump sur le sentier de la guerre contre l’Iran

Trump sur le sentier de la guerre contre l’Iran

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L’attaque ciblée qui a éliminé le puissant général Qassem Soleimani, émissaire du régime iranien à Bagdad, et un leader pro-iranien de la coalition gouvernementale en Irak signifie rien de moins qu’une guerre entre les États-Unis et l’Iran, dont les conséquences peuvent difficilement être anticipées. 

Jeudi soir, la Maison-Blanche a annoncé qu’une opération avait été menée à l’aéroport de Bagdad, sous les ordres du président Trump, pour éliminer le général iranien Qassem Soleimani, puissante figure du régime de Téhéran, universellement connu et admiré dans son pays, qui était le principal architecte de la stratégie militaire iranienne en Irak et dans la région. Cette opération est survenue quelques jours après que des manifestants armés pro-iraniens s’en étaient pris à l’ambassade américaine à Bagdad. L’administration Trump invoque des motifs défensifs pour cette action, qui a toutefois été immédiatement interprétée comme un acte de guerre par Téhéran, qui n’a pas hésité à annoncer son intention de riposter.  

Personne ne remet en question le fait que le général assassiné était l’un des principaux responsables des violences perpétrées par les forces iraniennes et leurs alliés dans la région, entre autres contre les forces américaines en Irak. Même si aucun Américain ne pleurera son décès, ce sont les conséquences incontrôlables de ce geste d’escalade brusque dans une région dangereuse qui soulèvent de graves questions sur cette décision du président Trump. 

C’est entre autres ce que soulignait le principal opposant démocrate de Trump, Joe Biden, dans une déclaration publiée peu après l’annonce de la Maison-Blanche. Selon Biden, qui met le doigt sur le cœur du problème, l’administration affirme que son objectif est de dissuader l’Iran de mener des attaques contre les positions américaines dans la région, mais cette action aura presque certainement l’effet opposé. Le président, dit-il, vient de jeter un bâton de dynamite dans une poudrière et il doit des explications au public américain sur ses plans pour assurer la sécurité des Américains dans la région et éviter que le conflit avec l’Iran ne mène aux pires scénarios envisageables.  

Quel est le plan? 

Pour ce qui est de la stratégie militaire sur le terrain et de la stratégie plus large au niveau de la politique étrangère, il y a lieu de douter que l’administration Trump ait un plan précis et crédible pour la suite des choses. Si l’exemple de la «stratégie» de retrait de la Syrie peut servir de précédent, il y a de quoi être plutôt pessimiste, mais on peut donner la chance au coureur. On verra.  

Ce qui est clair est que le président n’a démontré aucune intention de mener cette stratégie iranienne de concert avec le Congrès. Même si le Congrès seul possède la compétence constitutionnelle pour déclarer la guerre et pour allouer les fonds pour financer des opérations militaires à l’étranger, il semble que les responsables du Congrès aient été laissés complètement dans le noir sur cette dernière escalade majeure dans le conflit contre l’Iran. Évidemment, si l’escalade perdure, la collaboration avec le Congrès deviendra nécessaire et celui-ci deviendra le bouc-émissaire tout désigné en cas d’embourbement. 

Une guerre électoraliste? 

En cette année d’élection, aucun geste posé par le président Trump ne peut être dissocié de ses calculs électoralistes. En politique américaine, il existe une forte présomption selon laquelle les électeurs ont tendance à se rallier à un président en exercice en temps de guerre. En tout cas, c’est ce dont Donald Trump lui-même semblait persuadé quand il critiquait ouvertement la politique de son prédécesseur envers l’Iran et l’accusait de façon persistante de vouloir déclencher un conflit pour des raisons électoralistes. Il suffit de consulter l’abondante collection de ses tweets de l’époque qui prêtaient exactement cette intention à Barack Obama (on peut aussi l'entendre de vive voix ici). 

Est-ce que les Américains se rallieront derrière Donald Trump comme il semble en être convaincu lui-même? Peut-être, mais c’est loin d’être certain. D’abord, l’électorat est à ce point fermement campé dans ses positions qu’il serait illusoire d’imaginer un déplacement massif de l’opinion. Même si c’était possible, ses opposants pourront assez facilement démontrer qu’il a assez clairement couru après cette confrontation et qu’il a créé de toutes pièces une situation qui a toutes les chances d’échapper à son contrôle. 

Et la suite? 

Personne ne peut vraiment prédire les prochaines étapes de ce conflit. Ce qui est clair est que l’Iran va riposter assez rapidement et assez fort, même s’ils doivent tenir compte du fait que Trump a tendance à répliquer à toute attaque en montant d’un cran ou plus. Cette riposte se fera d’abord au plan politique en Irak, où les factions contrôlées par Téhéran peuvent provoquer une instabilité qui risque fort de rendre la vie très difficile aux Américains sur place et d’affaiblir leurs alliés politiques. Même si certains Irakiens opposés à l’Iran ont ouvertement célébré la mort du général Soleimani, les factions pro-iraniennes n’ont pas dit leur dernier mot et l’instabilité qu’elles peuvent générer ne pourra qu’empirer, si c’est encore possible, le gâchis monumental légué par l’invasion américaine.  

Pour ce qui est de la riposte militaire, même si le général assassiné était un atout majeur pour les forces iraniennes, le commandement militaire iranien a suffisamment de profondeur pour fonctionner efficacement sans lui. Le potentiel d’une escalade qui pourrait échapper au contrôle des belligérants est très élevé.  

L’artiste du deal que prétend être Trump pourra-t-il se sortir facilement de la spirale dans laquelle il vient de s’engager? C’est ce que croient sans doute ses ardents supporters. Les preuves d’une telle capacité dans le domaine de la diplomatie restent toutefois à faire et, si on se fie au fiasco de sa stratégie face à la Corée du Nord, le doute est de rigueur. Il est aussi utile de rappeler que l’appareil d’analyse dont dépend la prise de décision en temps de crise à la Maison-Blanche a été sérieusement affaibli depuis trois ans.  

Même si on ne parle pas encore officiellement de guerre entre les États-Unis et l’Iran, il n’y a pas d’autre mot pour décrire adéquatement la situation où on se trouve aujourd’hui et cette nouvelle escalade n’augure rien de bon. Évidemment, si les choses tournent vraiment au pire, les Américains disposent d’un avantage non négligeable au plan stratégique. Grâce en partie à l’entente nucléaire négociée par l’administration Obama et tant décriée par Donald Trump, les Iraniens n’ont pas la capacité de développer rapidement une arme nucléaire qui ferait passer les risques de cette escalade à un tout autre niveau.  

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM