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Le grand ménage ne fait que commencer

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L’année 2020 commence bien. Avec le procès de l’ex-producteur américain Harvey Weinstein pour agressions sexuelles et l’« affaire » Matzneff, dans le fléau entêté des violences sexuelles, la réalité est que le grand ménage ne fait que commencer.

Grâce au livre-témoignage d’une de ses nombreuses victimes, l’auteure Vanessa Springora, l’écrivain Gabriel Matzneff, admiré depuis des décennies en France, est enfin exposé pour ce qu’il est : un prédateur sexuel pédophile. En 1990, à l’émission Apostrophes de Bernard Pivot, notre collègue Denise Bombardier avait eu l’immense droiture de le pointer en ondes, mais sur ce plateau dit prestigieux, elle avait été la seule à le faire.

À l’opposé, les sourires niais des autres invités et de l’animateur trahissaient leur propre complaisance décervelée pour ce Matzneff, se vantant pourtant dans ses écrits de « séduire » des jeunes filles et garçons à la pochetée. Après l’avoir longtemps encensé, certains se disent aujourd’hui convaincus que cette histoire de pédophilie serait avant tout le produit d’une « autre époque ».

Inepties

Selon eux, briser ainsi des vies d’enfants et d’ados n’était qu’une manifestation de toutes les « libertés » à prendre dans la foulée de mai 68 et de son « interdit d’interdire ». Très franchement, mieux vaut être sourd que d’entendre de telles inepties.

On aura beau ergoter ad nauseam sur mai 68, le fait est que la pédophilie est un crime et que les prédateurs d’enfants n’ont ni « époque », ni frontière, ni classe sociale. On les a trouvés – et on les trouve encore –, dans tous les milieux sociaux, dans l’Église catholique et jusque dans des familles où le prédateur est un père, frère, oncle, cousin ou grand-père.

Jusqu’à l’« affaire » Matzneff, la pédophilie restait tapie dans l’angle mort du mouvement #MoiAussi. Lequel, il faut le dire, en avait déjà plein les bras. Or, comme pour toutes les violences sexuelles, le premier moteur de la pédophilie est l’abus de pouvoir. Les prédateurs sexuels ont toujours eu un élément distinctif en commun : ils se servent de leur pouvoir, qu’il soit grand ou tout petit, pour contrôler et détruire leurs victimes.

Notre époque

De nos jours, par le biais d’internet et du « tourisme sexuel » – l’expression à elle seule fait vomir –, la pédophilie est même de plus en plus accessible aux prédateurs, d’où qu’ils viennent. On ne parle pas ici d’une « autre » époque, mais bien de la nôtre. Ce qu’elle a cependant de nouveau, notre époque, c’est la prise de parole des victimes.

Qu’elles soient ou non des « vedettes », qu’elles aient été enfants ou adultes au moment de leur agression, leurs dénonciations sont libératrices. Pour elles et toutes celles qui ne peuvent pas encore parler. Leur parole est aussi puissamment pédagogique. Y compris auprès des hommes non violents qui, à leur tour, doivent apprendre à dénoncer l’inacceptable.

Surtout, grâce à leur prise de parole, les victimes cessent de l’être. Elles reprennent le contrôle de leur vie. Ce faisant, elles l’arrachent des mains de leurs bourreaux, qu’ils s’appellent Matzneff, Weinstein, Cloutier, papa ou monsieur le curé.