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Ottawa paiera 75 000$ pour des cours privés à un cadre

Il sera payé pendant un an pour apprendre le français à temps plein

Parlement Ottawa
Photo d'archives, Sarah Bélisle Le gouvernement du Canada dépense des sommes considérables pour aider des employés de l’État dans leur apprentissage de la langue française. À titre d’exemple, Santé Canada a investi 3,1 M$ en 2017 pour former son personnel en langues.

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Santé Canada paiera jusqu’à 75 000 $ pour que l’un de ses gestionnaires apprenne le français à temps plein et en privé pendant un an, tout en pouvant toucher son salaire habituel.  

Le ministère fédéral a lancé fin novembre un appel d’offres pour des services « individuels et personnalisés » de formation linguistique à Edmonton en Alberta. 

L’identité de l’heureux récipiendaire de cette formation est gardée secrète par Ottawa. On sait seulement qu’il s’agit d’un directeur des ressources humaines, dont l’échelon salarial se situe entre 98 000 $ et 114 000 $ par an. 

Le cadre devra suivre des cours pendant dix mois, avec la possibilité de deux mois supplémentaires. Il doit atteindre un certain niveau de qualité du français pour superviser des employés de partout au pays dans la langue de leur choix. 

Les 75 000 $ estimés par le ministère pour ces leçons représentent davantage que le revenu médian d’un ménage canadien, qui est d’environ 70 000 $. 

« Il est justifié de donner des cours de français à des fonctionnaires, après tout, on est dans un pays qui est bilingue. Par contre, avoir un prof privé et des cours à temps plein pendant un an avec le plein salaire, c’est simplement un manque de respect des contribuables », estime Renaud Brossard, de la Fédération canadienne des contribuables. 

Les formations linguistiques s’inscrivent dans la culture organisationnelle du gouvernement fédéral. Les employés peuvent suivre des cours à temps plein ou partiel, en groupe ou privés, pendant quelques semaines ou plusieurs mois. 

Santé Canada a, par exemple, dépensé 3,1 M$ en 2017 pour former son personnel en langues, dont 1,2 M$ en salaires de professeurs.  

L’organisme nous a aussi confirmé que des cours d’anglais individuels et à temps plein avaient déjà été donnés à des employés francophones, mais s’est fait avare de détails. 

Évaluation 

Le président de l’Association canadienne des employés professionnels, Greg Phillips, croit qu’il est plus avantageux et moins coûteux pour le gouvernement d’investir dans des cours de langues tôt dans la carrière des fonctionnaires.  

« Dans ce cas, l’employé peut pratiquer sur plusieurs années, de sorte que lorsqu’il atteint le niveau de la haute direction, il est parfaitement bilingue », a-t-il indiqué par écrit, ne pouvant cependant pas commenter le cas particulier de Santé Canada. 

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La professeure et titulaire de la Chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques à l’Université d’Ottawa, Linda Cardinal, se questionne davantage sur les résultats de ces cours.  

« Le problème, c’est quand [la personne formée] va revenir [au travail après la formation]. Est-ce qu’elle va continuer à parler français ? Est-ce qu’on va lui donner d’autres promotions ? Est-ce que cette personne, on va l’évaluer pour voir si elle maintient et utilise son niveau de français ? » 

Le gestionnaire de Santé Canada devra subir un test d’évaluation linguistique après ses cours de français, puis une nouvelle évaluation dans cinq ans. 

Il ne s’agit pas du premier cas de formation linguistique discutable. Le quotidien Ottawa Citizen avait rapporté en 2018 qu’un vice-président du Conseil national de recherches Canada avait suivi des cours de français en Alberta pendant 16 mois pour plus de 90 000 $, avec salaire, avant de démissionner.   

Peu de données sur les formations linguistiques 

Il est difficile d’obtenir des données détaillées sur le coût et la rentabilité des formations linguistiques, sans passer par la Loi sur l’accès à l’information.  

  • Le Secrétariat du Conseil du Trésor (SCT), le Commissariat aux langues officielles, Statistique Canada et Patrimoine Canada ne compilent aucun renseignement. 
  • Le Trésor mentionnait toutefois dans un rapport publié en 2017 que la formation linguistique dans les deux langues officielles coûtait environ 52,2 millions de dollars par année aux contribuables. 
  • « Il existe à l’heure actuelle très peu de données associées aux coûts et à l’efficacité de la formation linguistique ou à l’investissement dans les outils pour soutenir le bilinguisme en milieu de travail », a-t-on écrit dans un rapport de 2017 du greffier du Conseil privé. 
  • Le Commissariat aux langues officielles faisait aussi état dans un rapport en 2013 d’un manque de reddition de comptes et de données uniformisées à ce sujet, et recommandait aux administrateurs de produire des rapports d’activité sur ces formations.