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Avant Soleimani, il y eut Yamamoto

Avant Soleimani, il y eut Yamamoto
Office for Emergency Management (domaine public)

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Quelques observateurs américains ont récemment comparé les frappes américaines pour éliminer Qassem Soleimani à l’opération Vengeance de 1943, qui a permis de tuer l’amiral japonais Yamamoto.  

Comme professeur d’histoire, j’aime toujours qu’on apporte les nuances appropriées quand on compare des événements récents à ceux du passé. C’est ce que faisait hier Ian W. Toll dans les pages du Washington Post. Toll est l’auteur d’une trilogie sur la guerre dans le Pacifique dont le dernier tome sera publié en juillet.     

L’histoire d’Isoroku Yamamoto est fascinante. Fils de samouraï, il s’est démarqué bien avant de diriger l’attaque contre Pearl Harbor. Il a d’abord participé à la guerre russo-japonaise puis a étudié (Harvard) aux États-Unis, où il servira ensuite comme attaché naval à l’ambassade du Japon à Washington.     

S’il est toujours demeuré fidèle à l’Empire, on oublie parfois de mentionner qu’il s’est opposé à plusieurs opérations japonaises avant et pendant la guerre. Ce sera le cas pour l’invasion de la Mandchourie ainsi que pour la guerre contre la Chine. Opposé à une alliance avec l’Allemagne nazie, il redoutait aussi une longue confrontation avec les États-Unis dans le Pacifique et avait argumenté contre l’entrée en guerre.     

En 1943, après une lutte féroce pendant la campagne de Guadalcanal, les Américains parviendront à briser un code japonais. Les informations obtenues permettaient de connaître les déplacements de l’amiral Yamamoto. C’est à l’amiral américain Chester Nimitz que revient alors la tâche de peser le pour et le contre d’une opération visant à éliminer le stratège japonais.     

Toll précise que Nimitz considère le geste comme un assassinat et qu’il doute de son caractère éthique. Considérant l’admiration du peuple japonais pour son amiral et l’importance de sa vision stratégique, l’amiral américain choisit d’autoriser une mission pour l’éliminer. Il croit ainsi porter un coup fatal au moral de l’adversaire.     

Si le Japon ne se soumettra qu’après le recours à l’arme nucléaire, la mort de Yamamoto eut partiellement l’effet escompté. L’auteur raconte que ce sont des centaines de milliers de Japonais qui s’alignèrent le long de la route où devait circuler le cortège funèbre.     

Yamamoto et Soleimani ont été deux stratèges militaires influents de leur pays respectif, et les deux furent ciblés par des attaques américaines. Si on peut légitimement douter que Soleimani ait été l’égal de l’amiral japonais, les comparaisons ne tiennent pas non plus lorsqu’il est question de la légitimité des opérations américaines qui les ont éliminés.     

Pendant la Deuxième Guerre, les États-Unis et le Japon se livraient une guerre totale et sauvage. L’amiral japonais constituait une cible légitime. Dans le cas de Soleimani, la question éthique est beaucoup plus épineuse. L’Iran et les États-Unis ne sont pas en guerre et, plus le temps passe, plus les motifs invoqués pour assassiner le général iranien semblent obscurs. Je me demande comment les historiens jugeront éventuellement ces frappes ordonnées par le président américain lui-même.     

Le titre du livre de Toll qui doit paraître en juillet est Twilight of the Gods: War in the Western Pacific, 1944-1945.  

Vous accéderez à son article dans le Washington Post en cliquant ici.