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Le féminisme et ses trous de mémoire

Ces trous de mémoire qui nuisent à la cause des femmes

Le féminisme et ses trous de mémoire

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Je lisais l’autre matin le dernier billet d’Aurélie Lanctôt, au Devoir, sur les affaires Weinstein et Matzneff. Si je n’ai rien à redire sur le texte en lui-même, une toute petite phrase a toutefois attiré mon attention et m’a fait réfléchir.   

 

Alors qu’elle faisait référence à l’extrait de l’émission Apostrophe, que l’on a abondamment vu circuler récemment, et dans lequel nous pouvions voir Denise Bombardier confronter Matzneff lui-même, elle ajoute ceci, toujours à propos de madame Bombardier : « [...] que la France semble désormais voir comme une icône féministe et une intellectuelle de combat (note à nos alliées d’outremer : non) ». Je ne vous cacherai pas que la brutalité de ce « non » m’a sérieusement fait froncer les sourcils, car ce dernier, du haut de ses trois petites lettres, invalide, nie et discrédite la vie et l’œuvre d’une femme, comme tombe un couperet.   

 

Comprenons-nous bien : rien ne nous force à être systématiquement d’accord et à ne partager que les mêmes idées. Libre à nous de nous affronter, de nous faire sortir de nos gonds ou de nous révolter. Libre à nos faces de ne pas nous revenir. La libération de la femme n’a jamais eu pour but, rappelons-le, de faire de nous des clones parfaitement d’accord et n'évoluant que sur un unique sacro-saint diapason. Il va donc sans dire que mademoiselle Lanctôt a parfaitement le droit de se lever la nuit pour détester madame B. si le cœur lui en dit, mais nier sa contribution à l’édifice de la liberté des femmes d’un simple « non » est très injuste.   

 

Pour moi, les icônes féministes et les intellectuelles de combat, je les retrouve toujours moins en train de scander pancarte au poing, bien que ce ne soit évidemment pas sans importance, que chez ces femmes qui œuvrent dans tous les domaines, souvent dans l'ombre, au quotidien, pour instaurer durablement de nouvelles normalités et pour ouvrir les mentalités. Celles qui se coltinent le travail de longue haleine et qui ne vivent malheureusement pas toujours pour en profiter.   

 

Madame Bombardier, qu’on soit d’accord ou non avec ses propos, qu’on l’aime ou pas, fait partie de ces femmes qui, culturellement, ont inspiré les Québécoises à choisir pour elles-mêmes et à s’exprimer publiquement. Aucune divergence d’opinions ou de positions, ni même un changement de code, ne devrait avoir le droit d’invalider ça et prétendre à autre chose qu’un sinistre recul.   

 

Je remarque que le néoféminisme a cette tendance lourde de bizarrement se croire le début et la finalité de la lutte des femmes, comme si rien n'avait été fait hier, et dont l’histoire ne saurait désormais s’aborder autrement que par l’unique angle de la souffrance, des sévices et des inégalités. Cet angle, il ne sera jamais question de le nier ou de l’amoindrir, jamais sur cette tribune en tout cas. Il existe, preuve étant que tellement d’entre nous le portons jusque dans les profondeurs de nos chairs. Vraiment, je répète que l’idée n’est pas de le nier, mais de peut-être gentiment rappeler que nous ne nous y résumons pas.   

 

Ainsi, je constate que la mémoire trouée du féminisme, au sens large, tend à dangereusement nuire à la cause des femmes, car elle fragmente, fragilise et éloigne les générations féminines les unes des autres, au lieu de les réunir et de les consolider. D’un côté, nous avons les anciennes, nos précieuses doyennes, qui semblent parfois cruellement oublier, la faute aux années qui passent, leur propre fureur de vivre, leur goût pour le dépassement et leur inextinguible soif de progrès. Elles ont parfois tendance, consciemment ou pas, à regarder comme une aberration les suivantes, qui elles, en réponse, oublient qu’elles ne sont pas nées sous une feuille de chou. Que les droits, les libertés et les outils dont nous profitons grassement aujourd’hui ne sont pas tombés du ciel, qu’ils ont été gagnés un à un, qu’ils viennent de quelque part et que ce quelque part, c’est le cœur, le courage et l’audace de nos mères, que l’on juge maintenant dépassées, alors qu’il nous revient pourtant de faire preuve des mêmes.   

 

Enfin, il est vrai que, pour y aller d’un euphémisme, ce n’est pas évident de trouver l’équilibre là-dedans, mais je me réjouis sincèrement d’une chose : les femmes du Québec ont assez de force, de caractère et surtout d’intelligence pour y parvenir. En attendant, je suggère que nous adoptions collectivement, comme une règle d’or inviolable, le fait de se reconnaître le droit à tous les désaccords, mais de ne jamais, jamais nous laisser oublier la moindre de ces femmes qui, à leur façon et de toutes les manières, ont, entre tellement d'autres choses, permis que nous puissions écrire librement et sous nos propres noms, mademoiselle Lanctôt, moi-même et toutes les autres. De ne jamais oublier toutes celles qui ont ouvert et pavé le chemin aux suivantes dans tous les domaines inimaginables. Soyons dignes et veillons à ce que le clash des idées et des générations ne nous rende pas ingrates, car ça nous servirait très mal. Vraiment très mal.