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«Réhabiliter le sens du collectif»

Une discussion avec Paul St-Pierre Plamondon

Paul St-Pierre Plamondon est candidat à la direction du PQ.
Photo fournie par l'équipe de Paul St-Pierre Plamondon Paul St-Pierre Plamondon est candidat à la direction du PQ.

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Je vais vous le dire, comme je le pense, je trouve Paul St-Pierre Plamondon très courageux de se porter candidat à la direction du Parti québécois.  

À 42 ans, avec une petite qui grandit et un autre enfant qui s'en vient, il faut que l'appel de la cause soit fort pour vouloir consacrer les prochaines années de sa vie professionnelle à rebâtir un parti mal pris. Avec le temps, celui qu'on appelle PSPP a gagné le respect de beaucoup de monde, dont le mien. Quand il s'était joint au PQ, j'avais exprimé mon scepticisme et pas nécessairement de manière très gentille. En s'accrochant au parti qu'il avait choisi, il m'a impressionné. Comme quoi les choses changent, il m'a proposé de lui soumettre des questions auxquelles il allait répondre par écrit. Je vous partage notre échange sur ce blogue.      


1. Ça commence à faire quelque temps que tu participes au débat public, à travers Génération d’idées, tes écrits et tes interventions médiatiques. Après avoir fondé les Orphelins politiques, tu as fini par te joindre au Parti québécois et on t’a entendu parler d’indépendance de plus en plus souvent. L’option n’étant pas nécessairement très populaire depuis quelques années, je me permets de penser que ce n’est pas par opportunisme politique... Comment l’engagement souverainiste est venu pour toi?  

Toute ma famille a voté Non en 1995, j’étais le seul à voter Oui. Disons que ça n’a pas plu. À un tel point que mon père a refusé d’aller me mener au bureau de scrutin, donc il a fallu que je marche une bonne distance pour exercer mon droit de vote, pour la première fois, à l’âge de 18 ans.         

Par la suite, j’ai évolué dans des milieux très fédéralistes, que ce soit à l’Université McGill quand je faisais mes études de droit ou encore à Oxford en Angleterre pendant mes cours de MBA. C’était la même chose au cours de ma carrière d’avocat dans des grands cabinets de Montréal où les indépendantistes sont très rares, du moins publiquement. Le début des années 2000 a été pour moi, et je pense à l’image de beaucoup de Québécois, une période de morosité politique, de résignation et de distance par rapport à l’idée d’indépendance.         

C’est dans la foulée des poursuites civiles découlant du scandale des commandites, dans lesquelles j’ai travaillé comme avocat, et de la Commission Charbonneau, pour laquelle j’ai milité fortement, notamment par la mise sur pied d’une «opération balais» devant l’Assemblée nationale, que ma flamme indépendantiste s’est réanimée. Je me rendais compte que la corruption que je dénonçais provenait en fait directement des agissements du camp du non, qui cherchait à affaiblir le Québec pour mieux le contrôler. Jean Charest, la dévalorisation du Québec, le sabotage des capacités civiques des Québécois, c’était la suite logique de la défaite référendaire. J’en venais à la conclusion que le Canada, de par son action délétère sur notre langue française, sur nos institutions et sur notre différence, générait une instabilité chronique pour le Québec.         

Ma participation régulière à l’émission BazzoTV pendant six ans a également contribué à cette prise de conscience, c’est dans les coulisses de cette émission que j’ai pu jaser politique avec les Jacques Parizeau, Bernard Landry, Camil Bouchard, Joseph Facal et plusieurs autres experts de la politique québécoise. À un certain moment, j’ai senti le besoin d’aller jusqu’au bout dans le service de la vérité auprès de la population, ce qui impliquait de dire la vérité sur le fait que nous devons former un pays indépendant si on veut un jour se libérer du déclin et de la dévalorisation chronique qu’impose le Canada sur le Québec. L’indépendance est une idée légitime, voire vitale pour le Québec. Elle doit être évaluée au mérite, sans les caricatures cyniques des fédéralistes ni l’intimidation d’Ottawa.          

Aujourd’hui, mes parents reconnaissent qu’ils ont voté Non en 1995 sur la base de fausses représentations. J’aimerais donner à ma fille et à mon fils qui est en chemin autre chose que l’impasse et l’indécision perpétuelle sur notre statut politique du Québec. Ce statut politique instable est la conséquence de tissus de mensonges, or si ces mensonges n’avaient aucun impact sur notre bien-être, ce serait une chose, mais la vérité c’est que les conséquences sur notre qualité de vie et sur notre estime de soi demeurent nombreuses. J’aimerais régler la question pour de bon.      


2. Même si l’idée d’indépendance reste présente dans le débat public et qu'elle le demeurera probablement toujours dans une certaine mesure, on ne sent pas de mobilisation par les temps qui courent. Beaucoup de gens analysent que ce n’est plus l’enjeu qui organise notre débat politique. C’est quoi la place de ce projet-là dans l’espace public québécois de 2020?  

C’est un argument que j’entends souvent, par exemple en matière d’environnement, où l’on prétend qu’il s’agit d’un problème global et que donc l’indépendance du Québec n’y changera rien.         

Or, ni les mesures communautaires purement locales, ni les compromissions dans la fédération canadienne, ni l’attente interminable d’accords internationaux contraignants ne permettront d’agir sur le réchauffement climatique. Notre seul levier, c’est notre démocratie à l’échelle nationale et notre pouvoir de convaincre d’autres nations de prendre eux aussi des mesures concrètes, une fois que nous aurons nous-mêmes fait nos devoirs. Le Québec peut jouer un rôle déterminant sur la scène internationale en matière d’environnement, alors que le Canada jouera toujours son rôle d’État pétrolier.         

À cela s’ajoute l’importance de préserver une démocratie saine au Québec et de s’assurer que nous tirons notre épingle du jeu dans le contexte de la mondialisation des échanges. Or, la mondialisation rime pour le moment avec un affaiblissement des démocraties nationales, au profit de lieux décisionnels occultes comme Davos, ce qui n’augure rien de bon. Le Canada joue à fond dans ce scénario de déconstruction des États-nations, Justin Trudeau parle même d’«État postnational». L’indépendance du Québec viendrait réinstaurer les principes fondamentaux de démocratie et d’autodétermination des peuples.        

Les gouvernements fédéralistes de Charest et Couillard ont aussi démontré qu’ils n’hésitaient pas à affaiblir la démocratie québécoise pour arriver à leurs fins. Pour l’instant, les intérêts du Québec sont constamment mis de côté pour les intérêts du Canada, nous avons intérêt à exister et à avoir notre propre stratégie si nous voulons tirer notre épingle du jeu. L’indépendance du Québec assurera que notre démocratie ne soit pas affaiblie et que nos intérêts soient intelligemment défendus à l’international. Bâtir une unité plus petite et plus à notre image est le meilleur moyen de relancer la démocratie, de relancer notre société.    


3. Dans une récente conférence, tu as fait un lien intéressant entre la social-démocratie et le nationalisme québécois. Ce n’est pas nécessairement une relation qui est évidente de nos jours... Est-ce que la fierté québécoise est un corollaire de la démocratie? Faut-il être nationaliste pour vouloir redistribuer la richesse?   

Le nationalisme est désormais présenté par une certaine gauche très à gauche et par les multiculturalistes canadiens, comme un concept de droite incompatible avec la démocratie et la justice sociale. Or, la social-démocratie mise d’abord sur l’empathie qu’on peut avoir pour le sort d’autres personnes qui vivent dans la même unité territoriale et nationale. La journée où l’on substitue l’appartenance nationale par des appartenances communautaires ou par de l’individualisme, le citoyen perd de l’intérêt pour la chose publique et le bien commun, il ne s’intéresse qu’à lui-même ou à sa petite communauté. Il est nécessaire d’avoir conscience d’appartenir à un ensemble plus grand que soi-même pour s’intéresser au bien-être de ses concitoyens. Cette conscience d’appartenir à un groupe dans lequel, malgré nos différences, nous avons tous des droits, un minimum de services garantis et un destin commun, c’est le nationalisme. Et il n’y a rien d’intolérant dans cette vision de l’appartenance, tout le monde est bienvenu.         

Pour relancer le PQ, nous devons être en mesure de démontrer concrètement que le mariage entre nationalisme et justice sociale est possible. C’est d’ailleurs ce qui a fait la force du Parti québécois à ses débuts: un équilibre entre les forces nationalistes et sociales-démocrates. Au fond, ces deux idées ne sont pas si éloignées, car elles partagent un objectif commun: réhabiliter le sens du collectif.      


4. Penses-tu qu’on peut envisager un troisième référendum sur la souveraineté dans un avenir prévisible et comment le Oui pourrait-il le gagner?  

Au fond d’eux-mêmes, les Québécois savent que leur vrai pays, c’est le Québec. Ils savent aussi qu’en votant Non en 95, ils ont laissé le pouvoir au camp du Non (Charest, Chrétien, Trudeau) et que les conséquences de ce choix ont été très douloureuses: recul du français, corruption de nos institutions, mise en place du multiculturalisme canadien, dévalorisation constante du Québec dans les médias et à l’étranger, recul des pouvoirs du Québec dans le Canada, la liste est longue et déprimante... Le portrait serait tout autre si nous avions laissé ce pouvoir à Jacques Parizeau et Lucien Bouchard.         

Le Non de 1995 a certes eu des conséquences néfastes sur le Québec, mais parallèlement à cela, je sens qu’il y a eu une certaine progression de l’idée voulant que l’on soit très capables de s’occuper de nos propres affaires, une fois indépendants. En fait, dans leur tête, les Québécois sont déjà indépendants et cela est une situation nouvelle par rapport aux deux précédents référendums. Les Québécois ont confiance en leurs capacités et ont bien compris que l’indépendance n’est pas le risque disproportionné qu’on leur a décrit par le passé.         

Je suis persuadé que tôt ou tard, nous retrouverons le courage de se regarder dans la glace et que nous aurons le courage de compléter une trilogie qui se terminera par une victoire. C’est une question de justice, d’avenir et surtout de viabilité du Québec francophone et de la culture québécoise à long terme. Il faudra alors que le mouvement souverainiste encourage cette réflexion et soit prêt lorsqu’elle arrivera à sa conclusion.     


5. Un argument contre la faisabilité de l’indépendance, c'est que les Québécois issus de la diversité culturelle n’ont jamais voté et ne voteront jamais pour l’indépendance du Québec. C’est un enjeu encore plus important aujourd’hui qu’en 1995 et plusieurs événements ont contribué à élargir ce fossé depuis lors. Comment on peut arranger ça?  

Mon rêve est de voir les Québécois issus des communautés culturelles se joindre à notre mouvement, pour enfin permettre au Québec d’obtenir justice et de mettre fin au colonialisme et à la dévalorisation systématique du Québec. En même temps, je suis très conscient des chiffres; par exemple, aux dernières élections québécoises, le Parti libéral du Québec recevait chez les allophones et les anglophones l’appui de quatre électeurs sur cinq, alors que la balance des électeurs a rejeté à 81% ce même PLQ. Ce n’est pas seulement le Parti québécois qui a de la difficulté à connecter avec les Québécois issus de la diversité. C’est le même défi pour QS et la CAQ.         

Pour le moment, les anglophones et les allophones se sont rangés systématiquement contre le projet d’indépendance et une forte proportion des communautés linguistiques, cultuelles et religieuses du Québec sont inféodées au régime multiculturaliste fédéral, même si globalement celui-ci leur nuit directement et nuit à l’ensemble du Québec. Mais cela ne veut pas dire qu’un jour, ces Québécois n’en décideront pas autrement. Les néo-Québécois ne demandent pas mieux que de s’intégrer à leur nation d’accueil. Le Canada ne les encourage pas à le faire, il les encourage à se ghettoïser et à miser uniquement sur leurs différences avec la communauté d’accueil plutôt que sur ce qui nous rassemble tous. Cette communautarisation crée des fractures inutiles. Si nous voulons un pays où il fait bon vivre, il faut tendre vers une citoyenneté universelle et partagée, une citoyenneté où tous se sentent québécois à part entière, et non simple membre d’une communauté culturelle isolée. Cette vision implique également que nous soyons efficaces et intraitables sur les questions de racisme, de discrimination et de profilage racial. C’est la condition d’un nouveau contrat social national. Une identité partagée et forte ne peut être attractive que si la société fait ses devoirs pour faire respecter l’égalité entre chaque citoyen.